Affaire Gaël Perdriau : retour sur les coulisses d’un chantage politique sans précédent

En cette période de rentrée politique, une affaire pour le moins sordide cristallise les regards autour de la commune de Saint-Etienne. D’après Mediapart, Gaël Perdriau, maire de la ville, serait à l’origine d’un chantage à l’encontre de son ex-premier adjoint, Gilles Artigues. Retour sur les dessous de cette opération politique.

A la suite des révélations de Mediapart, Gaël Perdriau a délégué ses fonctions de président de l’agglomération de Saint-Etienne, mais n’a pas démissionné de son poste de maire. Photo : Flickr

A la suite des révélations de Mediapart, Gaël Perdriau a délégué ses fonctions de président de l’agglomération de Saint-Etienne, mais n’a pas démissionné de son poste de maire. Photo : Flickr

Un « odieux complot« , selon Mediapart. Le maire Les Républicains de Saint-Étienne, Gaël Perdriau, aurait fait filmer, à son insu, son premier adjoint Gilles Artigues, dans le but de le faire chanter. A défaut de pouvoir le convaincre, le maire stéphanois aurait préféré le contraindre à ne pas élever sa voix, selon les révélations du site d’investigation. La raison ? A la mairie de Saint-Etienne, Gilles Artigues était un politique influent, pouvant se targuer d’une implantation locale solide, faisant craindre à la majorité municipale une éventuelle dissidence politique. C’était sans compter sur un coup monté de toutes pièces, dont le scénario risque bien d’inspirer plus d’un cinéaste. Derrière cette machination, l’œuvre de trois hommes aux rôles bien précis. 

Trois hommes et un coup fin

Le premier personnage au cœur cette machination se nomme Gaël Perdriau, maire de Saint-Etienne. Il serait, d’après l’enquête de Mediapart et les révélations de Gilles Rossary-Lenglet, le scénariste de cette mascarade, organisée fin 2014. Des accusations qu’il nie en bloc et qu’il qualifie « d’ignobles ». Toutefois, un enregistrement dans lequel le principal intéressé menace ouvertement Gilles Artigues a été dévoilé par Mediapart, lundi 12 septembre. 

Mais pour que le présumé chef d’orchestre puisse mettre sa partition à exécution, il lui fallait impérativement des hommes de main pour la jouer. Le maire LR ne serait pas allé chercher bien loin puisque ses deux complices ne seraient autres que Samy Kéfi-Jérôme, adjoint au maire en charge de l’Éducation, épaulé de son compagnon de l’époque Gilles Rossary-Lenglet, engagé lui aussi dans la politique locale. C’est ce dernier qui a d’ailleurs avoué le premier les faits, après sa démission de la mairie de Saint-Etienne en mai 2022, précisant les rôles de chacun. 

Isabelle Dumestre est présidente du groupe d’opposition Saint-Etienne Demain à la mairie stéphanoise. Elle tient à rappeler que « Samy Kéfi-Jérôme était présent sur la liste de 2014 grâce à Gilles Artigues, ils étaient ensemble au Modem ». Samy Kéfi-Jérôme aurait alors payé sur place un escort gay pour passer 1h30 en compagnie de Gilles Artigues alors en réunion sur Paris avec l’élu stéphanois. « On s’est dit que c’était le moment, et on a organisé une soirée spécialement pour lui », raconte Gilles Rossary-Lenglet, qui gérait « tout depuis Saint-Etienne ». Une caméra a alors enregistré les images de Gilles Artigues en train de profiter d’un « massage érotique » par un autre homme. Sans qu’il le sache, le piège venait de se refermer. 

Gilles Artigues pris en étau

C’est une affaire sans précédent dans la politique française, inspirée d’après Mediapart, de la tradition du « Kompromat », une arme auparavant utilisée en Russie par le KGB dans le but de « contrôler ou disqualifier ses adversaires ». La comparaison est éloquente, c’est dire la violence des moyens mis en œuvre. 

Mais dans ce plan machiavélique, il ne faut pas oublier la victime. Gilles Artigues aurait pris connaissance de l’existence de cette vidéo en 2015, par le biais d’un extrait mettant en perspective le massage réalisé par « l’escort gay » avec ses engagements catholiques affirmés. Et c’est bien là, le fil rouge de tout ce plan. L’homophobie fait office de figure de proue de ce chantage, sur fond d’influence locale et d’argent public.

En mai 2022, Gilles Artigues quitte sa fonction de premier adjoint à la mairie de Saint-Etienne. Photo : Flickr

En mai 2022, Gilles Artigues quitte sa fonction de premier adjoint à la mairie de Saint-Etienne. Photo : Flickr

Après les révélations, Gilles Artigues réagit dans un message publié sur sa page Facebook : « Je tiens à vous remercier pour les centaines de messages de soutien que vous m’avez adressés depuis la révélation par Mediapart de la machination dont j’ai été victime. Elle a pourri ma vie. Cette vie qui est si belle et que j’ai plusieurs fois songé à quitter, tant j’étais désespéré. »

« Beaucoup de choses ont été écrites, certaines fausses et très blessantes pour moi, mon épouse, mes quatre enfants, mes vrais amis… » – Gilles Artigues.

Il est aisé de le comprendre, les révélations du journal ont fait grand bruit au sein de la municipalité stéphanoise. Reste que derrière cette crapuleuse affaire se cache une vie politique tentaculaire. Coalitions, stratégies, dissidence, influence locale, retour sur les coulisses politiques qui ont abouti à ce complot. 

Des carrières politiques en construction

Retour en 1995, au moment où les élections municipales stéphanoises s’achèvent. Gilles Artigues est un ténor de la vie politique stéphanoise. Gaël Perdriau est une étoile montante. Les scrutins annoncent le Républicain Michel Thiollière vainqueur. Gaël Perdriau et Gilles Artigues, eux, font leur entrée dans la vie politique et se côtoient sur les bancs du conseil municipal. Le premier n’a que 23 ans et débute très jeune une carrière politique. Le second en est à son trentième printemps et se retrouve chargé de la vie associative et des quartiers. Une longue aventure vient de débuter.

Comme Gilles Artigues l’avoue en 2014 dans un entretien au Progrès, ces portefeuilles lui permettent de se faire connaître au sein de la ville, et d’affirmer son attrait pour le contact humain et le terrain. L’élu centriste commence à faire ses armes. Aux yeux d’Isabelle Dumestre, Gilles Artigues était « très proche du terrain, très proche des associations et des habitants ». Mais son prochain mandat se révèle moins idyllique. Entre 2001 et 2008, il devient adjoint au nettoiement et aux espaces publics. Durant cette même période, il se fait élire député de la première circonscription de la Loire en 2002. Reste qu’arrivé à la fin du mandat de Michel Thiollière en 2008, les relations entre Gilles Artigues et l’ancien maire se sont envenimées. 

Droite fracturée

Le journaliste de Mediapart Antton Rouget a révélé l’affaire Perdriau. Pour l’Effervescent, il éclaire les coulisses politiques de ce complot. « Durant le mandat de 2008, Gilles Artigues était adjoint de Michel Thiollière. Il considérait certains choix politiques comme inopportuns, et qu’on ne lui accordait pas assez de place et de confiance au sein de l’exécutif municipal. Il est ainsi entré en dissidence avant les élections de 2008, allant jusqu’à constituer sa propre liste centriste« , explique Antton Rouget.

Un choix qui ne sera pas sans conséquences. Pour la première fois, la droite part en campagne divisée. Fracturée entre une liste centriste, et celle de Michel Thiollière (UMP). « Gilles Artigues a déjà été élu député de Saint-Etienne, il pensait avoir la carrure pour devenir maire de la commune. C’était sa véritable ambition en 2008« , précise Antton Rouget. Mais cette triangulaire laisse place à un événement historique. La gauche accède au pouvoir. 

La liste socialiste menée par Maurice Vincent remporte les élections avec 46,11%. « Maurice Vincent n’était pas favori, même les instances nationales du Parti Socialiste n’avaient pas misé sur une victoire à Saint-Etienne« , éclaire le journaliste. Il s’agit de la première victoire socialiste aux municipales stéphanoises depuis 1939. Une rupture avec vingt-cinq années de gestion communale par la droite. De quoi laisser un arrière-goût amer dans la bouche de certaines personnalités politiques stéphanoises.

Accord, ralliement, victoire

Arrivent les élections municipales de 2014. Cruciales pour comprendre le chantage qui va suivre. A l’approche de ces dernières, le spectre d’une nouvelle division de la droite fait à nouveau surface. Cette fois, la liste de droite est menée par Gaël Perdriau. Gilles Artigues, de son côté, souhaite se présenter à nouveau, mais il se retrouve contraint de se ranger derrière le candidat UMP, soutenu par Jean-François Copé, ancien ténor de la droite. « Le ralliement de Gilles Artigues est orchestré par une personne extrêmement influente, encore aujourd’hui, dans le département : Dino Cinieri. Ce parlementaire Les Républicains n’est pas très connu au niveau national et à l’Assemblée Nationale, mais il est le patron de la droite au sein du département de la Loire« , précise Antton Rouget. 

Député depuis 2002, la voix de Dino Cinieri compte localement. « C’est lui qui, en 2014, dit qu’il est impossible de laisser une nouvelle fois la ville à la gauche« , précise le journaliste. Un traumatisme hérité de la défaite de 2008, qui poussera les « instances stéphanoises à travailler sur un accord pour forcer Gilles Artigues à se rallier à Gaël Perdriau« , poursuit Antton Rouget. Avant d’ajouter que « Gaël Perdriau est parti très tôt en campagne, il est très vite monté dans les enquêtes d’opinions« 

Une campagne rondement menée. Le chef d’orchestre de cette opération : Pierre Gauttieri, ex-directeur de cabinet de Gaël Perdriau. Un homme très influent « qui a façonné politiquement Gaël Perdriau , et qui était auparavant directeur adjoint au cabinet de Michel Thiollière« , précise Antton Rouget. Selon Isabelle Dumestre, « la puissance politique de Pierre Gauttieri était disproportionnée par rapport à un directeur de cabinet. Parfois, la question de savoir qui dirigeait vraiment entre Gaël Perdriau et son directeur de cabinet se posait”. 

Cette ascension de l’actuel maire stéphanois au sein de l’opinion publique « a permis à la droite de forcer la main à Gilles Artigues pour ne pas repartir sur une défaite« , explique le journaliste de Mediapart. L’élu centriste se range ainsi derrière Gaël Perdriau. Cette fois, ce sera la bonne. Le candidat LR reprend la ville à la gauche. Reste que sa liberté politique n’est pas totale.

Comparaison des résultats des élections municipales de 2008 et 2014, à Saint-Etienne, en nombre de sièges. Infographie : Vincent Le Bris

Entre influence centriste et gestion « autoritaire »

Le ralliement de Gilles Artigues s’est fait sur fond d’un accord fermement négocié. « Il obtient le poste de premier adjoint et la moitié de la majorité municipale. Cet accord lui donne les clefs du mandat à venir, il peut faire basculer la majorité ou imposer ses propres orientations. Voir même mener sa propre stratégie afin de peut-être renverser Gaël Perdriau« , déchiffre Antton Rouget. Une influence politique énorme à l’échelle de la municipalité. Mais la « main de fer » de Gaël Perdriau, pour reprendre les paroles de Christel Pfister, élue du groupe d’opposition communiste, bridait l’opposition et la majorité municipale.

Au vu du pouvoir obtenu par Gilles Artigues aux termes de cet accord, certains proches collaborateurs de Gaël Perdriau louchent, dès 2014, en direction des élections de 2020. La puissance politique de l’élu fait planer le doute d’une nouvelle dissidence. La droite, de nouveau au pouvoir, ne veut pas entendre parler de cet éventuel retournement de veste. Pour brider politiquement le nouveau premier adjoint, et éviter toute dissidence, une vidéo compromettante va donc être tournée dans le plus grand secret. Surtout qu’aux yeux d’Isabelle Dumestre et de Christel Pfister, l’actuel maire de la ville règne sur sa municipalité et ne supporte pas la dissidence.

« Si l’on veut parler de la partie immergée de l’iceberg, des dizaines de cadres importants de la ville et de la métropole ont valsé depuis 2014. Un management très serré est mis en place. Les gens qui peuvent exprimer un désaccord sont dégagés, que ce soit les élus ou les agents », avance la présidente du groupe Saint-Etienne Demain, Isabelle Dumestre. Christel Pfister explique qu’il s’est « entouré d’hommes et de femmes qu’il a construit politiquement ».

« Même sa majorité ne parle que quand on lui donne la parole, c’est tout le conseil municipal qui est à sa botte. » – Christel Pfister, élue d’opposition

Selon Isabelle Dumestre, « il a écarté plusieurs personnalités politiques qui pouvaient avoir une trajectoire politique autonome et n’a choisi que des gens qui dépendent de lui, qui n’ont pas de culture politique et d’engagement. Par exemple, il a écarté Fabienne Périn, son ancienne adjointe aux affaires sociales, engagée pour LR et aujourd’hui élue au conseil départemental, car elle pouvait avoir sa propre trajectoire politique”. Au vu du tableau dépeint par ces deux élus de l’opposition, il est clair que la liberté politique obtenue par Gilles Artigues au terme de l’accord de 2014 a fortement déplu à Gaël Perdriau. Selon Mediapart, il a alors souhaité l’étouffer politiquement et a mis en place une manœuvre politique, aujourd’hui connue du grand public, afin de satisfaire ses désirs.

« Haine et mépris »

Dans le cadre de ce chantage, Antton Rouget tient cependant à nuancer l’argument de stratégie politique. Aux yeux du journaliste, la dimension de contrôle politique est bien réelle, mais elle n’est pas la seule qui puisse expliquer cette volonté de piéger l’élu. « Je pense qu’on ne peut pas comprendre cette vidéo et ce chantage si on ne raisonne que du point de vue de la stratégie politique, estime le journaliste. La colère et la haine, qui ont sédimenté au fil des ans chez Gaël Perdriau et Pierre Gauttieri à l’encontre de Gilles Artigues, sont un facteur essentiel. Le maire stéphanois en voulait à Gilles Artigues d’avoir obtenu autant de pouvoir et d’avoir fait perdre la droite en 2008. De son côté, Pierre Gauttieri, son directeur de cabinet, lui en voulait lui aussi énormément d’avoir contribué à la défaite de Michel Thiollière, car il s’est retrouvé sans emploi et dans une situation financière délicate« , poursuit Antton Rouget. 

Aux yeux du journaliste de Mediapart, il y a donc aussi la volonté de se venger d’une triangulaire politique aux conséquences lourdes pour la droite stéphanoise. Il ajoute d’ailleurs que « dans les extraits sonores que l’on a pu écouter, il y a du chantage, mais il y a aussi une humiliation. L’humiliation d’un homme qui, de leur point de vue, a sacrifié la droite pour sa carrière personnelle.« 

En tout cas, ce carcan politique mis en place par le maire et son entourage s’est ressenti dans la vie politique stéphanoise. « Ce qu’on remarque depuis 2014, c’est la disparition progressive de Gilles Artigues du devant de la scène », se rappelle Isabelle Dumestre. Avant d’ajouter que l’opposition « l’a vu changé, même en termes de personnalité. C’était quelqu’un de très avenant, dans un contact facile avec les gens. »

« Mais plus le temps passait, plus la lumière qu’il y avait dans ses yeux s’éteignait, il devenait terne. »Isabelle Dumestre, élue d’opposition

Aujourd’hui, Gilles Artigues à porté plainte pour « guet-apens en bande organisé, chantage et menaces ». Contactée à plusieurs reprises par l’Effervescent, la majorité municipale de Saint-Etienne n’a pas donné suite à nos demandes d’entretiens. Gaël Perdriau, de son côté, rejette fermement toutes les accusations. L’affaire est désormais dans les mains de la justice.

Jean Rémond et Vincent Le Bris



Catégories :Auvergne

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