Les actions de l’État suffisent-elles pour soutenir les femmes victimes de violences ?

En octobre 2022, les affaires Quatennens et Bayou ont ébranlé la gauche, replaçant à nouveau la question des violences faites aux  femmes sur le devant de la scène. Mais malgré une volonté croissante de l’État de réussir à en venir à bout en mettant en place diverses formes de soutien, nombreuses sont les femmes qui remettent en question l’efficacité de ces mesures.

En 1999, l’Organisation des Nations Unies crée la Journée Internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Cette date marque un tournant dans ce combat. Photo : Pexels

En 1999, l’Organisation des Nations Unies crée la Journée Internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Cette date marque un tournant dans ce combat. Photo : Pexels

« J’ai été victime de violences par mon mari pendant près de 20 ans. Ça a commencé lorsque j’avais une vingtaine d’années, c’est-à-dire il y a 46 ans. » Ce témoignage de Georgette, Morbihannaise de 66 ans, est aujourd’hui encore celui de nombreuses femmes. Agressions sexuelles, harcèlement, viol, l’actualité nous prouve encore la persistance de ces violences au travers des affaires Bayou et Quatennens. Cette violence se perpétue d’autant plus au fil des années que l’insuffisance des moyens mis en place par l’Etat pour lutter contre ce phénomène est dénoncée par les victimes qui aimeraient pouvoir compter sur un meilleur soutien.

Un dialogue à améliorer

Malgré le temps passé, Georgette, ancienne victime de violences conjugales, met le doigt sur un problème persistant : un dialogue compliqué entre les victimes et l’Etat. « Lorsque j’ai vécu ces violences, la mentalité était différente. En parler était beaucoup plus difficile, toutes les associations d’aide aux victimes n’existaient pas. Et même si nous voulions en parler, la violence était la norme.

« La responsabilité de la femme victime était souvent mise en cause dans les cas de violences conjugales » – Georgette, victime de violences conjugales.

Encore aujourd’hui, cette difficulté se ressent et se traduit notamment par un faible taux de plaintes déposées par les victimes. Sur la période 2011-2018, une enquête de l’Insee relève que seulement 14 % des femmes victimes de violences conjugales, physiques ou sexuelles, déclarent avoir déposé déposé plainte. 

Graphique des statistiques de l’Insee sur les plaintes pour violences sexuelles hors cadre familial. Source: Lila Martin (données Insee)

Une accélération croissante de la création de moyens de soutien

Dénoncer ces violences était le premier pilier du quinquennat d’Emmanuel Macron en 2017. Pénalisation du harcèlement de rue, création d’un seuil de non-consentement fixé à 15 ans, généralisation des bracelets anti-rapprochement, selon Françoise Brié, Présidente de la Fédération Nationale de Solidarité Femmes, ces résultats sont plutôt satisfaisants. Toutefois, « les associations de notre réseau Solidarité femmes nous font remonter la nécessité de consolider ces dispositifs, que ce soit dans les centres d’écoute ou d’hébergement », précise-t-elle en insistant sur cette volonté d’aller plus loin.

D’autre part, il est également intéressant de noter que le budget du secrétaire d’Etat puis du ministre chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes a quasiment doublé en quatre ans, et que dix millions de plus devraient lui être alloués dans le projet de loi de finances. Cette augmentation des moyens alloués illustre plutôt bien l’importance croissante que cette question occupe dans le débat public. Pourtant, « il n’y a pas assez d’aides et bien qu’il y ait une augmentation en nombre de celles-ci, ce n’est pas encore suffisant. Il y a un problème dans leur quantité mais aussi dans leur qualité« , estime Diane Richard du collectif NousToutes.

Les moyens de soutien des femmes victimes de violences mis en place par l’Etat peuvent prendre différentes formes. D’un point de vue matériel, plusieurs outils ont fait leur apparition ces dernières années. L’un des plus notoires est sans aucun doute le téléphone grave danger qui s’est largement répandu durant le premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Il en va de même pour le bracelet anti-rapprochement et les ordonnances de protection dont l’efficacité est saluée par de nombreuses associations d’aide aux victimes. “Ce sont des dispositifs qui devraient être généralisés puisqu’ils marchent très bien”, confirme Diane Richard.

L’apparition et le développement d’aides matérielles

Néanmoins, tout comme Lise Jacquez, Diane insiste sur les problèmes liés à l’accessibilité des aides mises en place. « Quatre femmes sur dix qui demandent un hébergement d’urgence n’en obtiennent pas d’après un rapport fondation des femmes de novembre 2021« , explique-t-elle. De leur côté, les bracelets anti-rapprochement ne sont finalement fournis qu’à environ 670 femmes pour plus de 120 000 victimes annuelles. Selon les affirmations des deux femmes, il en va de même pour les ordonnances de protection qui mériteraient d’être plus facilement accessibles.

 

Mises en place par l’État, les aides se multiplient pour accompagner les victimes vers leur reconstruction. Source : Service-Public.fr 

Du côté des professionnels de santé, une ligne budgétaire a été allouée aux départements depuis juin 2021 afin de créer un service spécifique dédié aux violences faites aux femmes. C’est dans ce cadre que plusieurs postes de travailleurs sociaux ainsi que quelques postes de psychologues ont émergé. Dans le Puy-de-Dôme, ce sont quatre psychologues de l’Aide Sociale à l’Enfance qui ont été choisis pour consacrer 25 % de leur temps de travail à l’accueil de femmes victimes de violences intra-familiales. Viviane Prunayre est l’une d’entre eux. « Cela fait un peu plus d’un an que je rencontre des femmes victimes qui n’ont pas d’enfants confiés à l’ASE et la demande est importante. Au bout d’une grosse année sur cette activité, il y a déjà une liste d’attente », confie-t-elle.

Des efforts à accentuer du côté des autorités

D’autre part, deux aspects marquent un tournant majeur sur cette question de soutien. Le 3919 a récemment été développé sur tout le territoire français avec une nouvelle accessibilité 24h/24, 7j/7, et la plateforme Arretonslesviolences.gouv.fr qui permet aux victimes de dialoguer avec des policiers formés à la lutte contre les violences sexuelles a été créée il y a peu.

C’est également sur cette question de la formation des autorités que le gouvernement a voulu innover. Aussi, depuis 2019, les gendarmes et policiers ont respectivement douze et dix heures de formation sur les violences faites aux femmes. Selon les affirmations du gouvernement, ce serait donc plus de 88 200 policiers, gendarmes ainsi que magistrats qui auraient reçu cette formation leur permettant d’assurer un meilleur accompagnement  des victimes.

Cet accompagnement semble pourtant loin de faire l’unanimité auprès des associations et des professionnels. Viviane Prunayre insiste sur le fait que ses patientes fassent souvent remonter la lenteur des procédures judiciaires. Aspect confirmé par Diane Richard qui va même plus loin : « Il y a un réel manque de formation dans la police quant aux violences conjugales. NousToutes a fait une enquête en 2021, intitulé #PrendsMaPlainte et les résultats montrent que 65% des femmes victimes de violences conjugales font état d’une mauvaise prise en charge au commissariat. » Sur Twitter, l’association n’a pas manqué de dénoncer certains témoignages déplacés qui ont rapidement été partagés sur le réseau. Nous y retrouvons notamment une victimisation des auteurs et une culpabilisation des victimes avec des phrases telles que : « Vous risquez de gâcher sa vie et le reste de sa scolarité », ou encore « Vous avez de la chance, c’est à la mode les violences conjugales ! »

Des améliorations à relativiser

« L’aide gouvernementale permet de sensibiliser les consciences mais le chemin est encore long pour que toutes les femmes victimes puissent être accompagnées, protégées et comprises », explique Viviane Prunayre qui relativise les résultats obtenus par ces mesures. En effet, même si plusieurs chiffres tels que la multiplication par 2,4 du nombre de plaintes répertoriées pour violences sexuelles en neuf ans sont signe d’une amélioration, elle semble légère au vu de la centralité de cette question pour le quinquennat de 2017.

Entre sentiment de honte et culpabilité, nombreuses sont les femmes qui refusent de parler, de peur de ne pas être crues. Il suffit de constater qu’aujourd’hui encore une femme sur cinq est victime de violences sexuelles au cours de sa vie, dont 59% d’entre elles avant leur majorité, pour s’en rendre compte. Le nombre de féminicides conjugaux de ces dernières années illustre également la persistance de ces sévices. En 2021, ce sont encore 122 femmes qui ont perdu la vie sous les coups de leur compagnon.

Pour rester sur les chiffres, il est impossible de ne pas mettre en avant le fait qu’encore aujourd’hui, près d’une femme sur deux victime d’agression sexuelle n’en parle jamais ; souvent pour protéger ses enfants, comme c’était le cas pour Georgette. « C’était mon mari et le père de mes quatre fils. Par chance, j’ai réussi à me défaire de son emprise et nous avons divorcé il y a 24 ans », témoigne-t-elle. 

Aller plus loin

Pour aller plus loin, il faut commencer par le début. « Le gouvernement ne parle que de la répression mais peu de prévention alors que ça devrait être le principal. La prévention est l’essentiel pour NousToutes« , explique Diane. Selon Lise Jacquez, cette prévention peut s’améliorer en passant par la sensibilisation de la société. Les campagnes de communication et la promotion de l’égalité filles-garçons dès l’école en sont des aspects majeurs.

Affiche de sensibilisation à l’égalité filles-garçons. Source : Elise Gravel

Affiche de sensibilisation à l’égalité filles-garçons. Source : Elise Gravel

Mais pour Viviane Prunayre, il faut également mettre en place un accompagnement psychologique des victimes sur du long court, ainsi qu’après la séparation. Le soutien ne doit pas se limiter aux violences, il doit aussi se poursuivre une fois la fin de l’emprise et des sévices atteinte. « Il faut donner les moyens aux services sociaux de se former sur ce thème très particulier, donner les moyens de mettre ces femmes à l’abri et continuer cet accompagnement même et surtout lorsqu’elles sont parties du milieu conjugal« , précise-t-elle.

Toutefois, malgré ces résultats ambivalents, les victimes comme Georgette gardent espoir d’un avenir meilleur. « Oui, je pense qu’il reste forcément du travail sur les violences faites aux femmes, notamment sur la prise en charge des auteurs. Beaucoup récidivent et malheureusement de nombreuses victimes ne s’en sortent pas. Mais avec le temps et des changements, on pourra aller vers une situation qui s’améliore », espère Georgette.

Esther Dabert, Alyssia Kerzerho et Lila Martin



Catégories :Plus Loin

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