Royaume-Uni : pourquoi le parti travailliste peut-il espérer revenir au pouvoir rapidement ?

Dans une interview accordée à la BBC, lundi 17 octobre, la Première Ministre britannique Liz Truss a reconnu une situation plus que tendue au pouvoir, et admis sa part de responsabilité dans les nombreuses  contestations auxquelles le gouvernement fait actuellement face. Fractures internes, crédibilité internationale ébranlée, le parti conservateur connaît une crise majeure. De leur côté, les travaillistes préparent déjà les élections, dans deux ans. Et ils s’y verraient bien, au 10 Downing Street.

Le leader travailliste, Keir Starmer lors du meeting annuel du Labour, en 2021 à Brighton. Photo : Shutterstock

Le leader travailliste, Keir Starmer lors du meeting annuel du Labour, en 2021 à Brighton. Photo : Shutterstock

Douze ans. Quatre mandats. Une éternité que le Parti conservateur monopolise le siège de Premier Ministre britannique. Pour trouver un tel intervalle sans les travaillistes au pouvoir, il faut remonter à 1964. Depuis Gordon Brown (Premier ministre entre 2007 et 2010), le Labour a connu des hauts, des bas, et des débats. Surtout des bas. Mais aujourd’hui c’est indéniable, les travaillistes sont en position de force, à deux ans de la grande élection. 

  • Parce que le système politique britannique peut jouer en leur faveur

Pour Michel Gasnier, ex-directeur financier de la société Hewlett-Packard à Londres entre 2004 et 2005 et fin observateur de la politique britannique, il serait presque normal de voir le Labour remporter les prochaines élections du Premier ministre : « Les Britanniques sont habitués à un système d’alternance depuis le XIX siècle. Généralement, tous les trois mandats Conservateurs, les travaillistes parviennent à placer un Premier ministre. » Un système ancré, qui a montré une logique de gouvernance majoritaire par les Tories (conservateurs), mais aussi une régularité qui s’est imposée. 

Dans cette logique, les travaillistes auraient pu accéder au pouvoir plus tôt. C’était sans compter Boris Johnson. Ce dernier est une « bête de scène qui a permis à la droite britannique de conserver une majorité à la Chambre des Communes », poursuit Michel Gasnier, qui vit en partie à Londres. Sans refaire l’histoire, on peut penser que Boris Johnson – plus que les Conservateurs – est parvenu à prolonger le temps de pouvoir des Tories. Presque contre le cours des choses. Et son séjour au 10 Downing street, marqué par des polémiques en crescendo, qui ont abouti à une démission en juillet dernier, pourrait signer la fin de 12 ans de pouvoir pour les Conservateurs.

  • Parce que les Conservateurs sont en crise

Certes, la successeure de Boris Johnson, Liz Truss, a la possibilité de gouverner encore deux ans, mais les Britanniques sont en plein constat de « l’usure du pouvoir en place ». Et si ce n’était qu’une question d’usure… En interne, le parti fait face à des crises et des polémiques. « Aucun gouvernement de l’histoire britannique n’a été dans un désarroi si manifeste et aussi tôt dans son existence que celui de la Première ministre Liz Truss, [qui a] 10 jours pour sauver son poste de Premier ministre », écrit Thomas Scripps, un journaliste anglais, dans le World Socialist Web Site. L’ancienne secrétaire à la Culture Nadine Dorries, proche alliée du leader déchu Boris Johnson, a même tweeté que Truss avait besoin d’un « nouveau mandat » pour poursuivre sa politique.

Positive au non sens politique, Truss est « victime d’une crise de thatchérisme aiguë », se moque Le Canard Enchaîné dans son édition du mercredi 5 octobre. Ses mesures économiques, largement en faveur des classes aisées britanniques, font pâlir au sein même du parti, où les démissions se succèdent dans les cabinets. Dans le même temps, ces mesures indignent les classes moyennes qui déferlent dans les rues, dans un contexte déjà tendu, avec une inflation au plus haut, et une livre sterling au plus bas. Cette partie de la population sera déterminante dans deux ans : « Toute une frange de la population ne changera jamais son vote, quel que soit l’état de forme de leur parti. C’est comme aux Etats-Unis, où certains critiquent clairement Trump, mais voteront quand même Républicain. Ce qui fera vraiment la différence, ce sont les électeurs fluctuants, des classes moyennes anglaises », explique Michel Gasnier.

Autre signal d’alarme pour les Tories, et pas des moindres : le Fonds Monétaire International (FMI) a récemment critiqué la politique menée par les conservateurs et Kwasi Kwarteng, le nouveau chancelier de l’Echiquier (ministre des Finances). Cette prise de position a surpris du monde, en commençant par les conservateurs, car c’est un allié historique qui vient de gronder. Le doigt de l’exécutif sur la couture du pantalon, le gouvernement a alors effectué une marche arrière sur son programme économique, allant jusqu’à débouter le chancelier de l’échiquier. Mais il est trop tard, la crédibilité internationale du parti, et même du Royaume-Uni, est atteinte.

  • Parce que le Labour s’accorde enfin

Les conservateurs apparaissent usés jusque dans leurs principaux arguments. Alors que les Tories mettaient en avant leur bloc pro-Brexit depuis des années, ces derniers mois voient un parti invectiver l’opposition. « Désormais, l’argument de la droite, c’est l’incompétence de la gauche », lance Michel Gasnier. Mais justement, le chef du Labour, Keir Starmer, apparaît comme un leader solide : « Il sait rassembler. Il est parvenu à tourner la page de l’échec Corbyn (précédent leader des Travaillistes) aux yeux des britanniques. » Il faut dire que la situation dans laquelle se trouvent les Conservateurs l’a aidé. « La politique de Liz Truss pour Starmer, c’est du pain béni », s’amuse Michel Gasnier. 

Sur la scène nationale, les étoiles semblent s’aligner pour les Travaillistes. En fait, les divers partis britanniques donnent la très curieuse impression de s’activer en faveur du Labour. A gauche, les partis amis signent des accords fraternels pour faire un « bloc démocratique », et « l’extrême droite a cessé de chasser sur les terres électorales de la gauche », selon Michel Gasnier.

Plus puissante et plus crédible, la gauche britannique a deux ans pour soigner l’image de son leader, et profiter des futurs faux pas du parti adverse. De l’autre côté, le gouvernement est empêtré dans une inflation qui pourrait mener le pays jusqu’à la récession. Insensée, la gestion de Liz Truss fait logiquement perdre tout crédit au parti tant sur la scène nationale qu’internationale, à tel point que les démissions se succèdent dans les cabinets ministériels. Dans ce contexte, comment imaginer les conservateurs éviter une catastrophe électorale dans deux ans ? Contrairement à la France, les élections britanniques, c’est du « un contre un ». Face aux « Tories », le Labour semble tenir le drap rouge d’une main, l’épée dans l’autre.

Théo Laroche-Lelong



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