Condition animale : à Gannat, les beagles, cobayes préférés des laboratoires

Depuis début 2022, l’élevage de beagles à Gannat est au cœur d’une vive polémique et de nombreuses manifestations ont été organisées devant les locaux. Les associations environnementales dénoncent les expérimentations scientifiques. Enquête sur MBR Farms, une multinationale où le respect de la condition animale est remis en question.

Entre 1 000 et 2 000 chiens sont enfermés dans un élevage de beagles, à Gannat (Allier). Photo : Flickr

Entre 1 000 et 2 000 chiens sont enfermés dans un élevage de beagles, à Gannat (Allier). Photo : Flickr

À moins d’une semaine du second tour de l’élection présidentielle 2022, la condition et le bien-être animal sont un des enjeux majeurs pour de nombreux citoyens. Arrivé 6ème avec 4,6% des voix, le candidat d’Europe Ecologie Les verts, Yannick Jadot est un fervent défenseur de la cause animale. L’homme politique et mathématicien Cédric Villani soutient, sur ce thème, le représentant d’EELV. “Le temps est venu de mettre en place des politiques qui intègrent pleinement nos rapports avec les animaux, leurs droits et leurs besoins ! Avec Yannick Jadot, nous créerons un ministère de la Condition animale”, tweetait Cédric Villani, le 25 mars dernier.

Tandis que des personnalités publiques s’associent, militent et fondent des associations afin de dénoncer les maltraitances animales, d’autres bafouent ces engagements, particulièrement les multinationales. Au détour d’une route étroite dans le centre de Gannat (Allier), se cache un immense bâtiment, muni de caméras de surveillance, entouré de grillages et de barbelés. Serait-ce une prison ? Une école militaire ? Rien de cela, l’établissement appartient à la société Marshall BioRessources. Celle-ci élève des animaux et les fournit ensuite à des laboratoires d’expérimentation animale. “La multinationale américaine MBR Farms, créée en 1939, a racheté en 2017 l’élevage de chiens beagles de Gannat. L’entreprise est l’une des plus grosses productrices d’animaux à destination des laboratoires. Celle-ci possède des filiales à travers le monde et a même déposé une marque, “les Beagles Marshall”, pour vendre ses chiens”, avance Justine Audemard, de l’association One Voice qui lutte pour une éthique animale et planétaire.

Des conditions d’élevage top secrètes

“Une forte opacité entoure les conditions d’élevage des chiens à Gannat. Elles sont similaires à celles constatées dans l’élevage de Mézilles, également suivi par One Voice et exploité par la société MBR Farms”, poursuit la militante. Dans l’élevage de Gannat, aucun chiffre précis du nombre de chiens présents n’est divulgué. “On estime qu’il y a entre 1 000 et 2 000 chiens produits chaque année et 250 chiennes reproductrices”, explique One Voice dans un communiqué. Contactée à plusieurs reprises, l’entreprise MBR Farms, gérante de l’élevage de Gannat, n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations.

Établissement appartenant à la société Marshall BioRessources et destiné à l’élevage des chiens beagles, à Gannat. Photo : Eva Zanotti

Établissement appartenant à la société Marshall BioRessources et destiné à l’élevage des chiens beagles, à Gannat. Photo : Eva Zanotti

Aucun accès à la nature ni à l’extérieur, telle est la vie que mènent les chiens emprisonnés en box dans ce lieu hostile. “Je suis passée à côté de l’entreprise, si on n’est pas au courant de ces pratiques, on ne voit rien. On ne peut pas accéder aux locaux malgré les sentiers qui les entourent”, témoigne Michelle, habitante à Gannat. Une fois sevrés, au bout d’environ deux mois, les beagles partent à destination des laboratoires pour subir des expérimentations. L’objectif poursuivi dépend du domaine dans lequel s’inscrit l’expérience : recherche fondamentale, recherche appliquée ou toxicologie. Les femelles reproductrices sont quant à elles exclusivement utilisées pour la reproduction des chiens. Si les véritables raisons de l’élevage ne sont pas dévoilées au grand public, les habitants se doutent tout de même de ce à quoi servent les chiens. “Les personnes qui y travaillent ne disent pas pourquoi cet élevage existe. On sait très bien pourquoi, mais on ne voit jamais l’aboutissement des choses”, énonce une gérante d’un tabac presse.

Les beagles, perle rare des laboratoires

Petit, aux oreilles tombantes et d’origine anglaise, le beagle est une race de chien souvent utilisée comme chien de compagnie. Ils sont reconnus comme des chiens dévoués, doux, intelligents et gentils. Ils sont aussi très souvent utilisés pour la chasse, de par leur odorat très fin. Malgré ces diverses caractéristiques, cette race de chien est aussi très prisée par les laboratoires pharmaceutiques. Mais alors, pourquoi cette race ? Pour Céline, employée à la SPA, “c’est la race de chien la plus docile, la plus gentille”. Ils figurent même parmi les plus grands martyrs de l’expérimentation animale, de par leur taille (33 à 40 cm), leur poids (de 8 à 15kg) et leur fréquence cardiaque, très convoitées des laboratoires. Ces chiens sont aussi très prisés de par leur qualité reproductrice. Autre caractéristique, leur durée de vie d’au moins 15 ans permet de réaliser sur le long terme les expérimentations médicales.

Très souvent, ils sont utilisés pour la recherche sur l’alcool, le tabac et les médicaments en France, ainsi que pour des tests toxicologiques chroniques. Ces tests conduisent à alimenter de force les chiens, en les faisant inhaler et injecter des substances nocives. Résultats ? Les tests entraînent chez les animaux des vomissements, des convulsions, des crises d’épilepsie, des défaillances organiques, des paralysies, voire même des décès.

Si les tests sont légers, les chiens peuvent être adoptés, comme c’est le cas à la SPA de Brugheas, dans l’Allier, qui accueille chaque année des beagles tout droit sortis des laboratoires. “On récupère environ deux, trois chiens par an, mais pas forcément de Gannat. On est rempli d’émotions quand on les reçoit”, déclare Céline, employée à la SPA. Malheureusement, dans le cadre des autres tests, plus agressifs, les chiens sont tués pour que leurs tissus soient analysés. Les laboratoires français ne sont pas les seuls à utiliser des chiens à des fins scientifiques. Aux Etats-Unis, 32 beagles ont été pris pour cobayes dans le cadre d’une étude sur les propriétés anticancéreuses du thé vert. Sur une analyse d’une durée de neuf mois, 16 chiens sont morts sur un groupe de 24, déjà au bout de six mois d’analyse selon One Voice.

Législativement, le feu passe au vert

En France et en Europe, des textes encadrent et autorisent à pratiquer des expérimentations scientifiques sur les animaux. “Effectivement, la réglementation européenne permet l’utilisation de chiens dans le cadre d’expérimentations animales dans différents domaines. Les élevages de chiens pour cette fin sont donc autorisés”, explique Justine Audemard, membre de l’association One Voice. En 2014, le Comité national de réflexion éthique sur l’expérimentation animale a publié une charte servant de référence aux acteurs de ces pratiques.

D’un point de vue éthique, ces pratiques sont condamnables, mais au niveau législatif, ce n’est pas le cas. Une convention établie en 1985 par le Conseil de l’Europe affirme que les recherches sur les animaux ne sont licites que si elles revêtent un caractère de stricte nécessité”. Les chercheurs doivent “limiter l’utilisation des animaux à des fins expérimentales avec pour finalité de remplacer cette utilisation partout où cela est possible”.

La charte nationale portant sur l’éthique de l’expérimentation animale déclare que “tout recours à des animaux en vue d’une expérimentation engage la responsabilité de chaque personne impliquée” et que “les institutions sont moralement responsables des expérimentations pratiquées, en leur sein ou pour leur compte, sur des animaux”. Les règles sont claires. Malgré le feu vert législatif, les États s’engagent à “réduire le nombre d’expériences et d’animaux utilisés en recherche et à encourager le développement de méthodes alternatives”. 

Vers une fin des expérimentations animales ?

En 2016, 83% des Français souhaitaient la fin des expériences sur les chiens et les chats, selon un sondage IPSOS. En France, le sujet de l’expérimentation animale est en proie à de plus en plus de manifestations et de critiques.

À Gannat, l’élevage de beagles n’a pas échappé à la colère de certains habitants et politiques. Depuis plusieurs années, des manifestations sont régulièrement organisées devant les locaux de l’élevage. Des associations comme One Voice et Animal1st dénoncent cet élevage. Muriel Arnal de One Voice pointe du doigt les conditions de vie des chiens dans cet élevage : “C’est industriel, il y a des normes d’hygiène donc ce sont des chiens qui vivent dans des courettes sur du béton. Ils ne voient jamais le soleil, jamais un brin d’herbe. Les femelles mettent bas de jour comme de nuit, souvent sans surveillance.” Pour Justine Audemard, “bien trop nombreux sont les animaux utilisés à outrance, dans des domaines où leur utilisation pourrait être remplacée par une méthode alternative ”.

Le progrès scientifique a permis de grandes avancées dans la question de l’expérimentation animale et de ses alternatives. Aujourd’hui, il existe plusieurs solutions à certaines expérimentations scientifiques sur les animaux. Pour réduire l’utilisation des animaux en laboratoire et obtenir des résultats plus fiables, certains chercheurs ont développé des systèmes synthétiques. Des méthodes comme la biologie cellulaire, la toxicogénomique, la bio-ingénierie, la recherche in vitro ou encore l’imagerie médicale en font partie.

Le HSE, Human Skin Equivalent, est un modèle 3D de l’épiderme et du derme créé par des chercheurs. Ces mêmes chercheurs ont aussi développé des tissus oculaires et l’épithélium intestinal. Autre innovation scientifique, un dérivé du sang humain a été créé pour notamment réduire l’utilisation de celui des limules, des animaux marins au sang bleu. Justine Audemard cite aussi des alternatives validées par l’ECVAM (centre européen de validation des méthodes alternatives). “Par exemple, concernant les tests de toxicité il en existe plusieurs : cellules souches (cytotoxicité), cellules reconstituées/tissus humains, criblage à haut débit”.

Malgré ces quelques avancées, la fin de l’expérimentation animale n’est pas pour tout de suite. En effet, les alternatives sont encore trop peu nombreuses. “À l’heure actuelle, il n’existe malheureusement pas de méthodes alternatives dans tous les domaines”, explique Justine Audemard.

Au total, en France, 1,9 million d’animaux ont été utilisés à des fins scientifiques en 2019. Parmi eux, 4 900 étaient des chiens, selon le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. En novembre dernier, le tribunal administratif de Clermont-Ferrand a annulé la demande d’extension de l’élevage. Malgré cette première victoire pour les associations, la lutte contre les expérimentations est loin d’être terminée. 

Eva Zanotti, Marine Bordiniok et Eva Thomas



Catégories :Auvergne, Plus Loin

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