ENTRETIEN. « Malgré le devoir de mémoire, les tragédies ont recommencé », prévient Serge Klarsfeld

Mercredi 6 avril fut la commémoration d’un triste épisode de l’Histoire de France. Il y a 78 ans, 44 enfants juifs perdaient la vie sous les ordres du terrible Klaus Barbie. Un épisode tragique qui continue de solliciter nos mémoires. Serge Klarsfeld revient sur le devoir de mémoire et son importance.

Exposition « Paroles et images des enfants de la Maison d’Izieu » au musée-mémorial d’Izieu. Crédit : Maison d’Izieu

Exposition « Paroles et images des enfants de la Maison d’Izieu » au musée-mémorial d’Izieu. Crédit : Maison d’Izieu

C’est un triste anniversaire qui a été célébré mercredi 6 avril. Le 6 avril 1944 survenait la rafle de 44 enfants juifs dans la commune d’Izieu dans l’Ain par la Gestapo, événement retenu sous le nom de “la rafle des enfants d’Izieu”. Du 6 avril au 6 juillet 2022, 78 ans après, la commune aindinoise accueille une exposition temporaire où vingt-deux lettres et dessins des enfants d’Izieu sont exposés.

Ayant accueilli et caché une centaine d’enfants juifs de 1943 à 1944, la “Maison d’Izieu” a finalement connu une tragédie. Alors que quarante-quatre jeunes Juifs de nationalités différentes sont réfugiés dans ce bâtiment servant de colonie de vacances, une personne inconnue encore aujourd’hui dénonce les agissements de la Maison d’Izieu à la Gestapo locale, dirigée par Klaus Barbie, chef de section SS à Lyon. Le 6 avril 1944, les enfants et six des adultes les encadrants sont déportés au camp d’extermination d’Auschwitz, où ils perdront la vie.

Pour assister à l’ouverture de l’exposition à Izieu, deux personnalités symboliques se sont rendues sur les lieux : Serge et Beate Klarsfeld. En effet, le couple connu sous le nom des “chasseurs de nazis” est particulièrement attaché à ce lieu, puisqu’ils sont ceux qui ont permis d’attraper et de juger Klaus Barbie, le superviseur de la rafle des enfants d’Izieu. A l’occasion de cet événement, Serge Klarsfeld, de son statut d’avocat, d’historien et de chasseur de nazis, s’est exprimé sur la mémoire de cette tragédie. A cette occasion, L’Effervescent a recueilli le point de vue de Serge Klarsfeld à propos du devoir de mémoire, et en particulier sur le rôle du régime de Vichy.

L’effervescent : Pour débuter cet entretien, nous voulions poser une question personnelle vous concernant. Qu’avez-vous ressenti lors de l’arrestation de Klaus Barbie ?

Serge Klarsfeld : C’était un soulagement, parce que nous avons commencé notre travail contre Barbie en 1971 et son expulsion vers la France n’a eu lieu qu’en 1983. Cela fait beaucoup de temps. La Bolivie était dirigée par une dictature, il a fallu que nos amis qui étaient dans l’opposition bolivienne arrivent au pouvoir finalement en 1983 pour que la situation se débloque et pour que nos amis puissent arrêter Klaus Barbie et le livrer à la France.

Pour vous, que signifie et quelle importance a le devoir de mémoire de nos jours ?

Je ne suis pas sûr que cela ait un effet véritable sur le risque d’un retour du passé. Si vous vous retournez, il y a toujours eu un devoir de mémoire et malgré tout, les tragédies ont recommencé. Regardez ce qu’il se passe aujourd’hui en Ukraine. L’Ukraine a été un pays martyr pendant la Seconde Guerre mondiale et elle le redevient de nouveau donc cela veut dire que les responsables politiques et les opinions publiques ne changent pas depuis l’âge des cavernes, cela recommence. 

« Il y a toujours eu un devoir de mémoire et malgré tout, les tragédies ont recommencé. »

Après de longues périodes de paix, il y a des pulsions de violences et les catastrophes qu’engendrent les pulsions de violences amènent de nouveau la paix. C’est une sorte de règle depuis que l’homme vit en société. Et donc, malheureusement, il n’y a qu’un vernis de civilisation et les instincts humains n’évoluent pas sauf pour une élite qui bénéficie d’une instruction et d’une éducation morale. Je ne vois pas beaucoup de changements entre les cavernes, le moyen-âge et l’époque contemporaine.

Des attentats et crimes envers la communauté juive sont toujours à déplorer, croyez-vous ainsi que l’antisémitisme regagne du terrain en France ?

D’abord, je tiens à relativiser, dans la mesure où l’ensemble de la communauté juive survit tout à fait normalement et ne rencontre pas d’obstacles racistes en France. En ce qui concerne les Juifs, les pouvoirs publics défendent les Juifs, la société française n’est pas hostile aux Juifs, il n’y a pas de campagne anti-juive mais il y a un terrorisme islamiste qui vise les Juifs. Dans la communauté musulmane, il y a des jeunes qui sont fanatisés par rapport aux Juifs et qui partagent des schémas anti-Juifs comparables à ceux qui fleurissaient avant la guerre. 

Mais, dans l’ensemble, la communauté juive vit normalement, se développe normalement, occupe des postes de responsables dans tous les domaines de la vie publique, culturelle, économique, financière et tout ce que l’on veut donc je dirais que bon, il est normal de combattre les pulsions antisémites qui provoquent des tragédies telles que celles d’Ilan Halimi, de Madame Knoll et cetera. Mais, dans l’ensemble, ce n’est pas l’apocalypse.

Au cours de cette campagne présidentielle, on a entendu certains candidats comme Eric Zemmour dire que le régime de Vichy avait sauvé des Juifs. Que pensez-vous de ces propos ? 

Zemmour reprend des arguments des partisans de Vichy depuis la fin de la guerre et ces arguments seront éternellement repris par les partisans de la réhabilitation de Vichy. Étant donné que moins de Juifs sont morts en France qu’ailleurs (tel qu’en Belgique ou en Hollande, pays que l’on peut comparer puisque c’est à l’Ouest de l’Europe), ils disent : “Vichy est responsable de cela !“ [de la protection de milliers de Juifs français]. 

Non ! Ce n’est pas Vichy qui est responsable de cela, Vichy, au contraire, est responsable et coupable de sa complicité dans la déportation de 76 000 Juifs de France et dans l’antisémitisme d’extermination. Mais ceux qui sont responsables de la survie de trois-quart des Juifs, ce sont les Français ! C’est ce que j’ai mis en lumière, il y a déjà 40 ans. C’est-à-dire que c’est l’environnement humain, c’est le fait que les Français avaient été élevés à l’époque par le curé, par l’instituteur et qu’ils partageaient des valeurs de charité chrétienne, des valeurs républicaines de liberté, égalité, fraternité. C’est cela qui fait que trois-quart des Juifs de France ont été sauvés et que l’opinion publique française a fait pression sur le gouvernement de Vichy pour que celui-ci cesse sa complicité massive avec les Allemands. 

Il ne faut pas oublier que pendant l’été 1942, en 11 semaines, 33 000 Juifs ont été déportés, que 43 000 Juifs ont été déportés en 1942 et que ce sont les policiers français, aux ordres du gouvernement de Vichy, qui les ont arrêtés et cela ne peut pas être oublié ! Il faut se souvenir que 10 000 Juives dont 500 enfants ont été livrés par Vichy après avoir été arrêtés en zone libre. Ce sont les seuls Juifs au monde à être arrivés à Auschwitz où ils ont été assassinés en provenance d’un territoire où il n’y avait pas d’allemands. La complicité de Vichy, elle est évidente et c’est cela la réalité ! 

La complicité se voit dans l’arrestation des Juifs par la police française aux ordres du gouvernement alors que ce dernier aurait pu refuser la demande allemande qui n’était pas un ultimatum. La marge de manœuvre de Vichy était grande au moment où les Allemands ont demandé la déportation des Juifs et ont demandé que les trains soient remplis par Vichy. A ce moment-là, Vichy, avec sa flotte qui était à Toulon, pouvait rejoindre les alliés. 

« La complicité de Vichy, elle est évidente et c’est cela la réalité ! »

Vichy avait des colonies ainsi qu’une police puissante qui pouvait empêcher les forces allemandes de sévir dans sa zone. Vichy avait l’économie française qui tournait à plein régime pour la machine de guerre hitlérienne et au sommet de l’Etat français, il y avait Pétain et Laval qui étaient la formule choisie par Hitler qu’il a gardé depuis 1940 et jusqu’à 1944. Donc Pétain et Laval avaient suffisamment de poids pour pouvoir refuser l’arrestation, non seulement des Juifs français, mais aussi l’arrestation des Juifs étrangers qui étaient la première cible d’un antisémitisme xénophobe qui était la spécificité de Vichy.

Selon-vous, est-ce nécessaire de rappeler l’Histoire sombre du régime de Vichy aux Français ?

Il faut toujours rappeler ce qu’il s’est passé, mais il faut le faire avec précision. C’est ce que nous essayons de faire depuis 40 ans mais ça ne changera pas l’opinion des partisans de Vichy, c’est-à-dire de l’extrême-droite. Cette dernière considère, en général, que Vichy a sauvé les Juifs et limité la déportation. Il ne faut pas oublier quand même que Vichy était un gouvernement dirigé par le plus glorieux des Français qui était Philippe Pétain et par Pierre Laval qui avait été plusieurs fois ministre sous la Troisième République. Le gouvernement de Vichy était responsable des Français mais aussi des étrangers qui étaient venus se réfugier sous l’aile de la France.

Vous avez eu l’occasion de vous rendre aux côtés d’Emmanuel Macron à Vichy le 8 décembre 2021. Selon-vous, la ville de Vichy assume-t-elle suffisamment le passé collaborationniste et antisémite du régime qui porte son nom ?

Vous savez, nous avons placé une plaque commémorative le 26 août 1992, avec l’aide de Monsieur Malhuret qui était le maire de Vichy, pour commémorer les 50 ans de  la grande rafle des Juifs de la zone libre. Et le maire actuel de Vichy (Frédéric Aguilera) est toujours partisan d’une meilleure connaissance du rôle de Vichy et de l’Histoire de Vichy. 

La ville a été la capitale de la France pendant 4 ans d’une des deux France. Il ne faut pas oublier qu’il y avait une autre France qui était à Londres. Il est donc normal que Vichy coopère à une meilleure connaissance de l’Histoire de Vichy et d’ailleurs, je suis chargé d’organiser le 26 août 2022, pour le 80ème anniversaire de la rafle de la zone libre, un coloc qui rappellera ce qu’a été cette grande rafle gigantesque à travers 40 départements, à travers les villes, à travers les villages, à travers les hameaux menée par la police française pour arrêter les familles juives et les livrer à la Gestapo pour qu’elles soient déportées.

Trouvez-vous que l’Etat en fait assez pour perpétuer l’Histoire du régime de Vichy ?

Oui, tout à fait. Je considère qu’à la fois Jacques Chirac a fait ce grand discours historique le 16 juillet 1995, François Hollande a fait un très grand discours également en juillet 2012 et Emmanuel Macron a fait aussi un très beau discours le 16 juillet 2017. Donc l’Etat français est à l’avant-garde je dirais de la mémoire et de la préservation de l’Histoire des Juifs de France pendant la guerre. Et chaque fois qu’une tragédie frappe les Juifs de France, l’Etat français est là. Il fait ce qu’il peut pour protéger les Juifs contre le terrorisme islamiste. Il n’y a pas de reproche à faire à l’Etat Français.

À l’avenir, comment transmettre l’Histoire de la Shoah et du régime de Vichy ?

D’abord, il faut dresser le bilan de ce qu’a été la Shoah et heureusement, nous avons contribué à une très forte mobilisation des historiens, Juifs et non-Juifs, et en particulier dans la plus récente période les historiens allemands. Cela fait, je crois, qu’aucun événement dans l’Histoire n’a été aussi bien documenté que la Shoah. C’est la base même pour la transmission de la mémoire. Je pense que c’est un événement si tragique qu’il interpellera encore très longtemps l’humanité occidentale, parce que ça c’est passé en occident. Ce ne sont pas les Asiatiques, les Africains ou les Américains qui ont tué les Juifs, ce sont les Européens et c’est l’Allemagne. 

« Je pense que c’est un événement si tragique qu’il interpellera encore très longtemps l’humanité (…) »

Comme l’Allemagne était peut-être le pays le plus développé au point de vue culturel et intellectuel dans le monde à l’époque, il est évident que ça continuera à poser beaucoup de questions sur le plan philosophique, sur le plan humain, sur le plan historique et on n’en a pas fini avec la Shoah parce que ça a révélé des facettes de l’homme, la nature de l’homme. Et donc, je pense que c’est une transmission qui se fera en raison de la puissance même de l’événement. Je ne peux pas jurer de l’avenir, je ne serai pas là pour le constater, mais je pense que l’humanité occidentale, en tout cas, continuera à se poser des questions sur elle-même.

Propos recueillis par Loïs Patton et Louis Canoby



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