Rugby : comment les Bleus ont retrouvé des couleurs

L’équipe de France de rugby a retrouvé sa superbe, certains y voient même le retour du tant regretté “french flair”. Aujourd’hui, mené par des joueurs extraordinaires, comme l’illustre Antoine Dupont (meilleur joueur du monde 2021), cette équipe remporte des matchs de prestige et se retrouve même en bonne position pour réaliser le Grand Chelem, ce qu’elle n’a plus fait depuis 2010. Mais la renaissance des Bleus n’est pas seulement due à cette génération héroïque. Entre génie et modernité, Fabien Galthié et son staff ont su imposer leurs méthodes.

Les équipes de France et de l'Irlande au Stade de France, le 12 février 2021, à Saint-Denis. Photo : François Maleysson

Les équipes de France et de l’Irlande au Stade de France, le 12 février 2021, à Saint-Denis. Photo : François Maleysson

France, mai 2019 ; à quelques mois de la coupe du monde organisée au pays du soleil levant, le rugby français est en pleine crise existentielle. Depuis la finale de la coupe du monde 2011, perdue face à la Nouvelle-Zélande (l’arbitrage de Craig Joubert n’avait pas aidé), les Français n’y arrivent plus. Après une humiliation en quart de finale du mondial 2015 face à ces mêmes néo-zélandais (62-13) et une troisième place comme meilleur résultat du tournoi de VI nations (2017), les coqs se sont transformés en poules et les Bleus ne semblent pas près de retrouver leurs dents.

Alors, pour épauler Jacques Brunel, le sélectionneur du XV de France, dont le bilan est bien terne (voir ci-dessous), Fabien Galthié est intronisé dans le staff de l’équipe pour la Coupe du monde au Japon. Il s’agit pour la fédération d’un moyen d’introduire le futur sélectionneur. Mais la FFR espère aussi un effet sportif immédiat pour tirer les bleus d’un mauvais pas.

Les Français ont en effet hérité du « groupe de la mort » sur l’archipel des samouraïs et pour rejoindre les quarts de finale, ils doivent s’imposer au choix, contre l’Argentine ou les Anglais que la France n’a plus l’habitude de battre. Les Bleus s’imposent finalement contre les Argentins (23-21), puis le typhon Hagibis contraint les autorités à annuler le match les opposant au XV de la Rose. En quart de finale, les coqs volent dans les plumes galloises, mais le carton rouge de Sébastien Vahaamahina annihile les espoirs français, les bleus s’inclinent finalement 20 à 19. La troupe française est éliminée en quart de finale du tournoi de Webb Ellis. Mais plus qu’un second souffle, l’arrivée de Fabien Galthié semble pouvoir métamorphoser cette équipe.

« Fabien Galthié c’est un génie »

Si le nouveau coach bénéficie d’une « génération dorée » à l’image des jeunes Antoine Dupont, Romain Ntamack, Grégory Alldritt ou encore des cadres arrivés à maturité comme Cyril Baille, Julien Marchand, Gaël Fickou, le talent ne fait pas tout. Combien de fois a-t-on vu une équipe remplie de génie ne rien remporter ? La Coupe du monde de foot 1974 a échappé aux « Oranges mécaniques » de Cruyff, l’immense Reggie Miller n’a jamais glané de titre NBA avec ses Paccers et Raymond Poulidor a toujours échoué sur la seconde marche en arrivant sur les Champs-Élysées lors du Tour de France.

Mais cette génération bleue est faite d’un autre bois. Elle est faite pour gagner.Fabien Galthié l’a bien compris et si évidemment le Tournoi des VI Nations lui fait de l’œil, le matin en se rasant, c’est bien la Coupe du monde 2023 qu’il a en tête.

« Fabien Galthié, c’est un génie pour analyser l’adversaire et préparer un plan de jeu en fonction de l’adversaire », explique Renaud Bourel, grand reporter à l’Équipe. Depuis le début de son mandat, le coach impressionne par sa palette tactique, il a jusqu’alors proposé autant de plans de jeu différents que d’adversaires rencontrés. Un jeu de dépossession à la Springboks pour le tournoi 2020, avant de retourner à un jeu plus direct l’année suivante, sans oublier le rugby total proposé par son équipe face aux All-Blacks à l’automne, ou encore la rudesse du jeu offerte au XV du Trèfle en février au Stade de France.

Tous ces changements ont une chose en commun : fonctionner. Quoi que cette équipe propose, elle gagne. Alors certes, il y a eu jusqu’ici quelques petits accrocs qui l’ont pour l’instant empêché de remporter un titre, mais comment ne pas s’enthousiasmer devant les progrès fulgurants de ces bleus-là ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis la prise de fonction de l’enfant de Colomiers, le bilan reprend des couleurs et redevient positif, une première depuis Marc Lièvremont (2007-2011).

« Fabien Galthié, c’est aussi une passion et une connaissance de ce sport, quand il propose un schéma tactique à ses équipes il se trompe rarement », affirme Renaud Bourel. Fort de son expérience passée en tant qu’entraineur mais aussi joueur (meilleur joueur du monde en 2003), le nouveau sélectionneur a immédiatement acquis le respect de ses troupes. Ainsi dès son entrée en lice pour le Tournoi des VI Nations 2020, la nouvelle équipe de France apparaît métamorphosée, et là où elle semblait souvent désordonnée, elle ne fait aujourd’hui plus qu’une.

Cette armada avance désormais en ordre de bataille et effraye quiconque se dresse sur son chemin. « J’ai été impressionné par les Français », confiait récemment l’ouvreur Néo-Zélandais Beauden Barrett (meilleur joueur du monde 2016 et 2017) au journal L’Équipe.

Le rôle de Thibault Giroud

Si ni Rome, ni cette équipe nouvelle version du XV de France ne se sont construites en un jour, les deux ont pu compter sur deux hommes providentiels. Romulus et Rémus pour la cité italienne, Fabien Galthié et Thibault Giroud pour l’armée bleue. « Ça va de pair, le génie tactique de Galthié et une méthode révolutionnaire », analyse Renaud Bourel. Cette méthode révolutionnaire est en vérité le fait d’un seul homme, Thibault Giroud (directeur de la performance). Le tandem n’est pas nouveau et les deux hommes ont déjà travaillé ensemble entre 2017 et 2018 au Rugby Club Toulonnais. Alors, dès la Coupe du monde 2019, Fabien Galthié charge son associé dans son baluchon.

Toujours équipé de ses larges binocles, le sélectionneur voit tout, mais l’impact de son acolyte Thibault Giroud ne peut pas être négligé, c’est même lui qui a remis le clocher au centre du village. « Celui qui a fait que l’équipe de France performe à un tel niveau c’est Thibault Giroud » confirme Renaud Bourel. Le directeur de la performance a énormément voyagé et connu d’innombrables sports. Il est arrivé avec des convictions et une certaine idée de ce qu’est le rugby : un sport où l’explosivité prend le pas sur la puissance, un sport de vitesse et de vélocité.

Il a donc rebattu les cartes de la préparation physique des joueurs. Là où les staffs précédents avaient l’habitude d’organiser des entraînements légers pour préserver la forme des joueurs éreintés par les calendriers (Top 14 et Coupes d’Europes), Thibault Giroud a lui opté pour une tout autre approche. L’intensité des matchs internationaux est autrement plus élevée que les championnats nationaux, ainsi pour préparer ses poulains, le natif d’Isère organise les fameux « entraînements à hautes intensités ». L’objectif étant de reproduire des entraînements plus intenses que les matchs, ainsi les matchs semblent des entraînements. De cette façon, pendant les semaines de préparations et même entre les matchs, les joueurs réalisent des entraînements à très hautes intensités, ce qui leur permet de maintenir, voire d’élever leurs performances physiques.

« Des compétences très précises »

L’attelage Galthié-Giroud fonctionne, mais attention à ne pas se méprendre. La sélection est loin d’être bicéphale et les deux hommes sont bien entourés. À son arrivée à la tête de l’équipe nationale, l’ancien demi de mêlée a souhaité apporter pour chaque domaine rugbystique une réponse avec des entraîneurs habilités à cette compétence précise, « des compétences très précises sur des points très précis », observe Thomas Perroto, journaliste rugby à L’Équipe. Ainsi, des hommes ayant une vraie connaissance de leur poste ont formé ce staff nouvelle version.

L’ancien talonneur William Servat, dont le palmarès pourrait vous faire rougir (deux tournois des VI nations, trois fois champion d’Europe et cinq fois champion de France avec le Stade Toulousain), a donc hérité de la mêlée et des avants. L’ancien deuxième ligne Karim Ghezal, qui a disputé près de 300 matchs professionnels (287 exactement), a lui été piqué au Lou et chargé du secteur de la conquête en touche. Quant à l’animation offensive (un joli mot pour dire les trois-quarts) elle a été distribuée à Laurent Labit, deux fois champions de France en tant qu’entraineur (avec le Castre Olympique et Le Racing-Métro 92).

Mais là où Fabien Galthié et la FFR ont frappé fort, c’est en volant au nez et à la barbe des Gallois, celui considéré comme le meilleur entraîneur du monde de la défense, l’illustre Shaun Edwards, sûrement excité par « un nouveau challenge mais aussi quelques euros en plus », confie Renaud Bourel. Raphaël Ibanez, celui que le rugby français ne présente plus avec ses 98 matchs sous le maillot frappé d’un coq, épaule lui Fabien Galthié en tant que manageur général.

Le rôle du public

Une génération dorée, peut-être la meilleure de l’équipe de l’histoire bleue (la question se posera plus légitimement le 29 octobre 2023, au lendemain de la finale de la prochaine Coupe du monde) et un staff imaginé et calqué pour ces joueurs. Aujourd’hui, le XV de France a retrouvé sa classe d’antan sur et en dehors du terrain (le fameux french flair). Les joueurs ont désormais pour obligation de se présenter aux matchs vêtus d’un costume (cravate au choix du client).

Pour compléter le tableau, les Bleus disposent d’un public qui retourne au Stade de France, toujours chauffé à blanc avant chaque spectacle proposé par la bande à « Toto » (le surnom d’Antoine Dupont) et qui se donne même le droit de voyager. Près de 10 000 franchouillards ont ainsi été aperçus dans l’antre écossais de Murrayfield. Mais les Bleus doivent absolument confirmer tous les espoirs placés en eux, et pour se faire quoi de mieux qu’une victoire face à leurs frères ennemis anglais, le 19 mars au Stade de France, sûrement synonyme de victoire dans un tournoi qu’ils n’ont plus soulevé depuis 2010.

François Maleysson



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