Remboursement des consultations psychologiques : pourquoi la mesure fait-elle débat ?

Les consultations psychologiques pourront être remboursées en 2022 sous certaines conditions. Si cette annonce était attendue, elle est cependant très controversée car elle ne semble pas adaptée à tous les psychologues et patients.

Le président a annoncé que certaines consultations psychologiques pourront être remboursées en 2022. Photo : Pixabay

Le président a annoncé que certaines consultations psychologiques pourront être remboursées en 2022. Photo : Pixabay

“Oui au remboursement, mais pas n’importe comment”, scandent les psychologues en manifestation. Mardi 28 septembre, Emmanuel Macron a annoncé le remboursement des consultations de psychologues à partir de 2022 pour toute la population dès 3 ans. Cependant, des conditions sont nécessaires pour que ce remboursement soit effectif : les séances doivent être prescrites par un médecin généraliste et s’inscrivent donc dans le cadre d’un parcours de soins, et le psychologue doit être partenaire de ce dispositif. Si ces conditions sont réunies, les consultations seront entièrement remboursées, la première à hauteur de 40 euros et les suivantes à hauteur de 30 euros.

Mais cette prise en charge sera limitée dans le temps, avec un forfait de huit séances renouvelable une fois si la prescription médicale l’autorise. La décision a été annoncée lors des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie, qui se sont déroulées lundi 27 septembre et mardi 28 septembre. Les psychologues ne voulant pas participer à ce dispositif pourront continuer à exercer leur profession de la même manière. Emmanuel Macron a également annoncé la création de 800 postes dans les centres médico-psychologiques. 

Une mesure attendue

Cette mesure a été prise, selon Emmanuel Macron, pour répondre à une demande historique de remboursement des psychologues et pour permettre à un plus grand nombre de citoyens d’avoir la possibilité d’aller consulter. “Nous avons sur le territoire beaucoup de nos compatriotes qui ne peuvent accéder à des consultations auprès de psychologues si elles ont des tarifs qui ne sont pas encadrés”, explique le président. Les psychologues reconnaissent également l’intérêt de ce dispositif puisqu’il permet une équité d’accès aux soins à toutes les personnes ayant besoin d’un suivi psychologique. Dans un contexte où la pandémie de Covid-19 a accentué les troubles psychiques, cette mesure semble donc tomber à pic. 

Selon la dernière étude de CoviPrev, publiée le 17 septembre 2021, 15 % des Français montrent des signes d’un état dépressif (soit 5 points de plus par rapport à la situation avant l’épidémie), 23 % des signes d’un état anxieux (10 points de plus) et 10 % ont eu des pensées suicidaires pendant l’année (5 points de plus). Désormais, plus de 13 millions de personnes souffrent de troubles psychiques. Emmanuel Macron a également déclaré que “la pandémie a révélé l’importance du sujet de la santé mentale”. En effet, selon la Fédération Nationale de la Mutualité Française, la crise a encouragé le développement des remboursements de consultation psychologique par les mutuelles. Pas moins de 512 000 adhérents ont demandé au moins un remboursement entre la fin du mois de mars et la fin du mois d’août 2021, alors qu’ils n’étaient que 200 000 pour l’ensemble de l’année 2019. 

Après l’expérimentation chez les étudiants du “chèque psy” et du “forfait 100% psy enfants” en avril, cette mesure était également réclamée par certains professionnels de la santé mentale. La Cour des comptes ayant rendu un rapport favorable avec de premiers résultats contrastés, ministère et syndicats avaient entamé des négociations sur la rémunération de ces séances.  

« Je rentre tout juste dans mes frais »

Cependant, cette mesure est contestée sur plusieurs points. Les psychologues critiquent le montant du remboursement : initialement, les consultations sont souvent facturées entre 50 et 70 euros. Le remboursement s’élevant à 30 euros, les professionnels de la santé mentale le trouvent donc au rabais. Cela va alors renforcer la précarisation du métier : “Beaucoup de psychologues libéraux ne rentreront plus dans leurs frais donc un grand nombre d’entre eux ne pourront pas accepter le remboursement.”, explique Danaë Holler, psychologue-psychothérapeuthe EMDR (Intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires).

Lucille Mauny est dans ce cas. Cette psychologue-psychothérapeute vient d’ouvrir son cabinet à Sèvres (Hauts-de-Seine). “Je rentre tout juste dans mes frais en mettant ma séance à 60 euros et encore, je suis à peu près compétitive puisqu’il y en a qui les mettent à 80 ou 90 euros l’heure”, témoigne-t-elle. Compliqué donc, d’imaginer possible pour elle l’application de ce dispositif. 

Ensuite, les psychologues ont peur d’être dépendants des médecins généralistes puisque ce sont eux qui doivent prescrire les consultations chez les psychologues pour qu’elles soient remboursées. “Notre profession est unique et ne doit pas dépendre des médecins”, estime Laura de Miras, psychologue clinicienne dans le pôle de psychiatrie adulte au sein de l’hôpital général d’Argenteuil (Val-d’Oise).

Le frein du médecin généraliste

Pour certains patients, cette mesure ne semble pas non plus adaptée. En effet, le fait de devoir passer par un médecin généraliste pour être remboursé risque d’en freiner plus d’un. Cette réforme ne respecte pas les besoins des patients, poursuit Lucille Mauny. Consulter un psychologue est une démarche qui peut être extrêmement difficile et qui peut prendre plusieurs années. Le fait de devoir passer par le médecin généraliste constitue un frein, cela représente un obstacle en plus dans le parcours.”

“Un travail psychothérapeutique est un choix basé sur la volonté du patient et ne peut pas être une prescription.” – Danaë Holler, psychologue-psychothérapeuthe à Paris

La prescription par les médecins généralistes constitue également un problème. Beaucoup dénoncent le fait que les médecins ne sont pas formés pour détecter les troubles psychologiques. “D’ailleurs, ils n’orientent pas beaucoup de patients à l’heure actuelle, pourquoi le feraient-ils plus demain ?”, remarque Laure de Miras. 

De plus, ce remboursement n’est possible que pour huit séances ce qui ne permet pas aux patients d’avoir un suivi optimal puisque, selon Danaë Holler, “très peu de demandes peuvent être accompagnées en moins de dix séances”. Laura de Miras dit même que « c’est absurde car une thérapie, en moyenne, dure plus de 8 séances”. Et les arrêts de suivi trop tôt ne sont pas sans conséquence puisqu’ils peuvent créer une souffrance psychique significative chez certains patients.

Enfin, le remboursement n’est possible que pour des patients ayant un diagnostic spécifique (dépression légère et modérée et troubles anxieux légers à modérés). Or, il n’y a pas forcément besoin d’être malade pour aller voir un psychologue. Cette mesure empêche donc les personnes sans diagnostic, qui ont par exemple simplement besoin de parler, de pouvoir consulter un professionnel de la santé mentale en étant remboursées. “Cela incite au diagnostic pour le remboursement et réduit largement les possibilités de proposer ce dispositif à nos patients”, explique Laure de Miras.

Vers un boycott ?

S’estimant menacés par les nouvelles mesures que le président allait annoncer, les professionnels de la santé mentale ont manifesté en juin dernier et le 28 septembre. Ils ont notamment revendiqué le fait qu’ils ne voulaient pas que le remboursement des consultations psychologiques soit soumis à une prescription médicale.

Le 10 juin 2021, des psychologues ont manifesté à Lyon. Photo : Flickr

Le 10 juin 2021, des psychologues ont manifesté à Lyon. Photo : Flickr

Donc, plusieurs professionnels de la santé mentale ne se porteront pas volontaires pour participer à ce dispositif. “Je vais boycotter à fond, je ne serais pas partenaire de la CPAM, de l’Assurance Maladie, parce que cette réforme ne respecte ni les besoins des praticiens, ni les besoins des patients”, assure Lucille Mauny. Elle pointe également du doigt ce que le gouvernement semble oublier : la santé mentale des psychologues. “On est déjà assez fatigués et stressés comme ça, comme tout le reste de la population voire plus puisque nous portons les problèmes des gens. Donc se battre avec la CPAM pour obtenir le remboursement, non, je n’envisage pas.”

D’autres, comme Laura de Miras sont moins catégoriques mais restent tout de même sceptiques : “C’est une bonne chose car nous attendons depuis longtemps un pas du gouvernement vers le remboursement des consultations psychologiques, mais je ne serai pas partenaire de cette mesure tant qu’elle restera en ces termes”. 

Elisa Hessabi et Célie Dugand



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