Face aux mémoires du régime de Pétain, Vichy joue la carte de la pédagogie

Expositions, visites en autonomie, projet de musée… La ville de Vichy fait face à son passé. Presque 80 ans après la fin du second conflit mondial, la municipalité multiplie les initiatives pour faire avancer la mémoire autour du régime de Pétain.

Le processus mémoriel fait partie des priorités de la municipalité. Photo : Justin Escalier

Le processus mémoriel fait partie des priorités de la municipalité. Photo : Justin Escalier

Pour la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la ville de Vichy, en collaboration avec l’Office de Tourisme, rend visible le passé de la ville. Alors qu’auparavant, seules deux visites guidées et l’exposition « Il était une fois, la reine des villes d’eaux” avaient évoqué l’établissement de l’État français entre 1940 et 1944 dans la ville, la municipalité accentue ses efforts. D’ici cet été, une visite autonome permettra aux visiteurs de découvrir le passé de la ville à travers ses monuments. 

Des volontés paradoxales

Le but de ces nouveaux dispositifs ? Faire avancer le processus mémoriel. Pour Frédéric Aguilera, maire de la ville, “ce que les Vichyssois ne supportent pas, c’est d’être enfermés dans cette époque-là, que l’on résume toute l’histoire de leur ville à ces quatre ans.” Il estime qu’il existe parmi les habitants tant une envie d’en parler qu’un besoin de tourner la page. Claire, retraitée, habite la cité thermale depuis ses 13 ans. Selon elle, il ne faut pas oublier le passé, mais “les habitants n’y sont pour rien”, précise-t-elle après s’être renseignée sur la période à travers des visites et des conférences. Patrice, 65 ans, s’emporte: « Pétain, on s’en fout ! C’est le passé ! Il vaut mieux parler du futur ! ». Un de ses ami renchérit : « Ça fait 70 ans qu’on nous fait chier avec ça ! ». 

Les initiatives de la mairie, qui peuvent parfois sembler anecdotiques, sont nombreuses. Photo : Justin Escalier

Les initiatives de la mairie, qui peuvent parfois sembler anecdotiques, sont nombreuses. Photo : Justin Escalier

Certains jeunes habitants de la ville portent eux un regard apaisé sur cette partie de l’histoire. Raphaël et Antoine, deux collégiens âgés de 13 ans, veulent rappeler que Vichy est aussi “connue pour son passé napoléonien”. Pour Frédéric Aguilera, l’explication est simple : “C’est assez logique de faire évoluer les choses maintenant. Mon arrivée a été synonyme d’un changement de génération, qui implique un recul différent sur cette période-là”. La question est bien moins brûlante pour une nouvelle génération qui n’a pas connu l’après-guerre et le processus de réconciliation nationale. Les plus jeunes sont même prêts à en apprendre plus sur l’histoire de leur ville. “On aime vivre dans une ville pleine d’histoire”, confient les deux collégiens. 

Rompre le silence

Audrey Mallet, historienne et auteure de Vichy contre Vichy : une capitale sans mémoire, fait elle aussi partie de cette génération. La jeune femme, originaire de Vichy, avoue s’être étonnée du silence qui pesait sur la période de l’Occupation. Elle se rappelle s’être rendu compte de cette chape de plomb lors d’une visite à Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne).

On pouvait voir l’histoire, on la comprenait à travers des musées. Il n’y avait pas cela à Vichy”. – Audrey Mallet, historienne

C’est pour rompre ce silence qu’elle a décidé de créer l’application “Vichy 1939-1945”. Celle-ci permet de suivre des parcours thématiques afin de découvrir le rôle de certains bâtiments qui ont eu leur importance entre 1940 et 1944. C’est d’ailleurs cette application qui a inspiré l’Office du tourisme pour la réalisation des visites en autonomie. 

Dans la même lignée, Laetitia Carton, née elle aussi dans la cité auvergnate, a décidé d’utiliser les images. Elle a réalisé le documentaire “Lettre à Vichy”, dans lequel elle met en avant l’évolution des mentalités sur la question. Pour Audrey Mallet, cette initiative est révélatrice d’une volonté de faire toute la lumière sur cette période. “C’est intéressant de voir à quel point les Vichyssois s’interrogent sur la place de ce passé dans leur vie. C’est comme quand on naît dans une famille dont les parents ont fait la guerre. A Vichy, on hérite de cette histoire en quelque sorte », analyse-t-elle. 

Des stéréotypes tenaces

L’enjeu de ces différents projets pour Vichy est de ne plus faire d’amalgame entre la ville et le régime de Pétain. Selon Frédéric Aguilera, il est important de “replacer Vichy dans ses 2 000 ans d’histoire”. C’est d’ailleurs pour cela que le projet de musée sur l’histoire de Vichy est en réflexion. Le but n’est pas de faire l’impasse sur les quatre années durant lesquelles Vichy était la capitale de la France, mais de ne pas résumer son histoire sur cette unique période.

Mais l’étiquette de l’Etat Français colle à la peau de la ville. En témoignent les erreurs historiques et les écarts de langage ponctuels, provenant parfois de personnalités politiques de premier rang. Ainsi, le Premier ministre Jean Castex a renouvelé ses excuses au maire de Vichy lors de son passage sur la chaîne Twitch de Samuel Etienne. Après son arrivée à Matignon, il avait comparé les réseaux sociaux au “régime de Vichy”. Dénomination contre laquelle l’élu se bat depuis son élection. Olivier Faure, premier secrétaire du PS s’était lui aussi attiré les foudres de l’édile, quand il avait assuré à tort qu’une statue de Pétain avait été déboulonnée en 2014. 

Une mémoire politique

Du travail reste donc à faire pour apaiser le débat. La prochaine étape selon Frédéric Aguilera pourrait prendre la forme d’un discours mémoriel d’un président de la République à Vichy, dans la lignée du processus de reconnaissance initié par Jacques Chirac lors du discours du Vel d’Hiv’ en 1995. Malgré les nombreuses invitations, l’élu explique que les conseillers du président ne voient pas cette initiative d’un bon œil, estimant que cela nuirait à l’image du chef de l’Etat, autant qu’au processus mémoriel. 

Audrey Mallet estime de son côté que ce discours n’est pas nécessaire. L’historienne voit là une solution qui répond à une vision très politique. Selon elle, “tout montre que la France a déjà fait son devoir de mémoire”. “Une visite présidentielle n’aurait pas vraiment d’impact sur le fait que le pays assume son passé vichyste”, estime la spécialiste. Elle explique le choix présidentiel par la difficulté de commémorer à Vichy sans donner l’impression de célébrer le régime de Pétain.

Devant l’Opéra, la mairie a voulu mettre l’accent sur la volonté de Résistance de quelques parlementaires. Photo : Justin Escalier

Devant l’Opéra, la mairie a voulu mettre l’accent sur la volonté de Résistance de quelques parlementaires. Photo : Justin Escalier

Un premier pas a cependant déjà été accompli par Gérard Larcher. En visite à Vichy pour célébrer le 80ème anniversaire des parlementaires ayant refusé de céder les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940, le président du Sénat a apporté son soutien au maire. “Il faudra qu’un jour un président de la République vienne le dire ici, lui-même. Il faudra une expression aussi forte que celle de Chirac”, avait-il formulé, comme un énième appel à une action présidentielle. 

Malgré les désaccords sur la façon de mener à bien le travail de mémoire, historiens et politiques avancent main dans la main pour faire avancer le processus mémoriel avec comme perspective d’apaiser la situation. Frédéric Aguilera espère que “dans dix ans, on puisse parler du passé de Vichy en toute sérénité« . 

Justin Escalier et Sofiane Orus-Boudjema



Catégories :Vichy

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