La place des femmes dans le cinéma, une évolution au ralenti ?

Aujourd’hui, les questions autour de l’égalité entre les femmes et les hommes dans la société sont centrales. Cependant, un domaine bien précis semble assez hermétique à ce phénomène : le cinéma. Coup de projecteur sur un milieu plus inégalitaire qu’il n’y paraît.

Les femmes souffrent d’un manque de considération et de représentation dans le milieu du cinéma. Photo : Humansforwomen

Les femmes souffrent d’un manque de considération et de représentation dans le milieu du cinéma. Photo : Humansforwomen

La liste des films retenus pour la 46ème cérémonie des Césars a été dévoilée, mercredi 10 février. Les membres de l’Académie des César ont désormais jusqu’au 12 mars pour désigner les lauréats. La cérémonie s’annonce forcément unique puisqu’elle célébrera une année compliquée et tronquée en raison de la pandémie de Covid-19. Néanmoins, cette édition tend à donner un second souffle à l’Académie des Césars, renouvelée depuis le scandale de l’an passé concernant Roman Polanski et Adèle Haenel. Ce changement de direction peut potentiellement changer les mentalités de cette institution et ainsi donner aux femmes l’exposition qu’elle méritent dans le milieu du cinéma, réputé archaïque et conservateur.

Une réalité qui fait mal

En effet, sur ces deux dernières années, sur les 63 films ayant dépassé le million d’entrées en France, seulement un a été réalisé par une femme. Il s’agit de Birds Of Prey, réalisé et produit par un duo 100 % féminin avec Cathy Yan à la réalisation et Margot Robbie, actrice principale et productrice via sa société LuckyChap Entertainment.

Birds Of Prey, seule production des deux dernières années ayant un tandem féminin à sa création.

Birds Of Prey, seule production des deux dernières années ayant un tandem féminin à sa création.

Concernant les actrices, s’il est plutôt rare de voir des films dans lesquels les femmes sont totalement absentes, il est intéressant de s’interroger sur la consistance et la qualité des rôles qui leur sont offerts. Pour cela, il existe le test de Bechdel. Celui-ci nous vient de la dessinatrice Alison Bechdel, et est tiré d’une planche de sa série de BD Lesbiennes à suivre de 1985. Ce test vise à mettre en évidence la sous-représentation féminine dans les œuvres de fiction. Pour le réussir (c’est-à-dire pour assurer une parité des représentations), l’œuvre doit réunir trois critères cumulatifs. Elle doit contenir au moins deux personnages féminins nommés dans le long-métrage. Ces deux femmes doivent parler entre elles, sans que leur conversation porte sur un homme.Toutes les franchises célèbres échouent : Star Wars, Le Seigneur des Anneaux… Même constat pour de nombreux chefs d’œuvres du septième art, parmi lesquels : Psychose, 2001 L’Odyssée de l’espace

A l’échelle mondiale, 40 % des films ne passent pas ce fameux test. La réalité est similaire pour les grosses industries cinématographiques. Selon le site Polygraph en 2016, sur plus de 4  000 films, les “leaders” du sexisme sont DreamWorks (55 %) Warner Bros (53 %), et Columbia (53 %). Par exemple en France, Canal+ est en moins mauvaise posture avec 34 % de films et productions ne passant pas le test sur un panel d’environ 200 films.

De plus, on note un lien entre le sexe du réalisateur et la conséquence sur le test. En effet, 46 % des films sortis depuis 1995 écrits par un homme y échouent, et seulement 6% pour un scénario écrit par une femme. Même chose du côté de la réalisation. Seulement 11 % des films tournés par une femme sont considérés comme « sexistes », contre 40 % s’ils sont réalisés par un homme.

Grâce à une étude du CNC (Centre National de la Cinématographie), on apprend que 80 % des films français sur la période 2011-2015 ont été réalisés par des hommes. Le budget moyen des films dirigés par des femmes est 1,6 fois moins élevé que celui de leurs homologues masculins. Une réalisatrice de long-métrage a un salaire horaire inférieur de 42 % à celui d’un réalisateur. Tous ces chiffres ne sont pas anecdotiques et témoignent d’un ancrage profond de la sous-représentation des femmes dans le milieu. C’est d’autant plus étonnant quand on sait que la moitié des personnes formées dans les écoles de cinéma sont des femmes.

Des institutions progressistes

Mais l’absence de femmes n’est pas à déplorer uniquement devant ou derrière la caméra. En France, depuis quelques années déjà, l’opacité, l’entre-soi et la sous-représentation des femmes au sein de l’Académie des César sont pointés du doigt. Face à la levée de boucliers de 400 personnalités du cinéma réclamant une « réforme en profondeur » dans une tribune publiée dans Le Monde, la direction de l’Académie avait annoncé sa démission le jeudi 13 février 2020.

Françoise Nyssen, ex-ministre de la culture, avait déjà amorcé un vaste plan d’action pour la parité entre hommes et femmes dans le cinéma français. En effet, depuis 2019, les films jugés exemplaires en matière de parité se voient adjuger un bonus de 15 % de subventions. Un joli coup de pouce financier incitant à cette parité. Ce bonus financier est attribué aux films dont les équipes possèdent des femmes à des postes-clés (réalisation, direction de production, direction de la photo…), soit moins d’un film sur six à l’heure actuelle. Il a vocation à disparaître lorsque la parité sera installée.

Ce plan, élaboré en étroite collaboration avec le CNC et le collectif 50/50 (soutenu par plus de 300 personnalités issues du monde de la culture), inclut une vingtaine de mesures. Autant d’actions qui vont dans le sens de la lutte contre les inégalités qui perdurent dans le monde du cinéma. L’affaire Weinstein a servi de levier au collectif pour faire entendre leur mécontentement et dénoncer l’immobilisme général qui règne dans le milieu.

Même son de cloche pour les institutions finançant le cinéma. Les scénarios ne sont plus lus avec le même regard. Stéphane Foenkinos, scénariste, réalisateur et directeur de casting, siège au CNC. Un poste privilégié pour observer les projets qui prétendent à un financement. « Incontestablement, le vent tourne », note le réalisateur de Jalouse

« Les stéréotypes associés aux personnages féminins sont de plus en plus rares. » Stéphane Foenkinos

« Et si, dans un scénario, une héroïne apparaît pour des raisons seulement esthétiques ou ornementales, les réalisateurs se sentent désormais obligés de s’expliquer dans des notes d’intention, ce qui n’a jamais été le cas auparavant », poursuit-il. Mais à trop vouloir lisser le paysage cinématographique, quid des œuvres transgressives, celles qui se moquent et dénoncent ? Pour lui, « la lutte actuelle contre les stéréotypes peut générer des excès. La balance a si longtemps penché d’un côté que, par réaction, elle peut avoir tendance à trop pencher de l’autre. Il faut probablement en passer par là. Il y aura peut-être des abus, mais les choses se rééquilibreront. »

Un milieu sous le feu des critiques

Cependant, les inégalités au cinéma ne se limitent pas aux acteurs, réalisateurs ou aux institutions. Elles touchent également d’autres métiers du secteur, comme le milieu des critiques. La critique cinéma permet l’ouverture d’esprit ou la confrontation d’opinions contradictoires ; tant de paramètres importants pour le cinéma, art aussi subjectif que débattu mais aussi marqueur temporel de nos sociétés.

Néanmoins, le milieu de la critique semble imprégné d’une certaine inégalité entre les sexes. “Je pense que le monde de la critique cinéma est semblable à n’importe quel autre domaine de la société, on y retrouve les mêmes travers et les mêmes phénomènes sociaux”, explique à L’Effervescent Hadrien Salducci, rédacteur en chef du site Le Blog du Cinéma.

Il va plus loin en confirmant que “dans les rédactions, les hommes ont tendance à regarder les femmes avec amusement et condescendance. Une femme doit souvent prouver sa place et légitimer son point de vue alors qu’on ne remet jamais en cause les capacités d’analyse d’un homme. Il y a beaucoup d’arrogance dans la critique cinéma, des guerres d’égo.”

“Je crois que beaucoup d’hommes ont simplement du mal à admettre qu’une femme peut être cinéphile.” Hadrien Salducci

Tous ces propos rejoignent ceux de Sarah Cerange, une des rédactrices de ce même site. Pour elle, “la critique, comme d’autres domaines du cinéma, est principalement liée et influencée par les changements sociaux et sociétaux, donc, comme partout, il y a un plafond de verre en plus d’un manque de critiques de femmes. Cela représente un désavantage car cela réduit les regards et les analyses au seul regard masculin hétéronormé”. Elle n’hésite pas à affirmer que “l’on perd beaucoup à “réduire au silence” et “invisibiliser une partie de la population dans cette profession”.

 Des progrès brutalement arrêtés 

Si l’idée d’une sous-représentation féminine dans le milieu du cinéma semble faire consensus, un autre point semble unanimement constaté : des progrès ont lieu.

Grâce à la multiplication des canaux de médias (podcasts, émissions…) pour libérer la parole des femmes mais surtout la partager, la place de celles-ci devient plus importante et plus ancrée dans les mœurs. Le domaine culturel et artistique n’est pas à analyser de manière isolée mais bien en tenant compte des changements sociétaux. Le milieu de la critique et du cinéma est forcément corrélé avec la multiplication des revendications depuis le mouvement #Metoo. Ce dernier a permis une présence croissante des femmes dans la sphère politique, publique et artistique.

Cependant, la crise du Covid-19 a frappé particulièrement le domaine de la culture. Sarah Cerange émet donc des craintes pour le futur à court terme du cinéma. Elle explique qu’avec cette crise, “l’industrie du cinéma est un peu tendue et on va surtout donner du temps et de l’argent à des réalisateurs qui sont des “valeurs sûres”. Les femmes qui vont proposer des films un peu plus indépendants auront moins de possibilités d’être financées.”

Le Covid-19 a freiné les avancées qu’était en train de connaître l’industrie du cinéma dans sa globalité. En conséquence, l’industrie cinématographique va devoir redoubler d’efforts pour proposer des œuvres susceptibles d’attirer le public en salle. C’est peut-être une occasion à saisir pour les femmes qui souhaitent proposer quelque chose d’inédit afin d’offrir au septième art un renouveau et une cure de jouvence salvatrice avec une vision et des propositions différentes de ce que les spectateurs ont déjà pu voir.

Clément Canaux et Aubin Luquet



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