Affaire Mediapro : un choc aux conséquences durables pour le football français ?

En pleine crise sanitaire, une chute des revenus des droits de diffusion ne pouvait pas tomber plus mal pour l’économie du football français. Le groupe Mediapro, qui détient ces droits, ne verse pas les sommes promises depuis trois mois… Retour sur une affaire qui va bouleverser la vie des clubs professionnels français mais aussi celle des spectateurs puisqu’un nouvel appel d’offres a été lancé le 19 janvier. 

En s’offrant le nom de l’émission culte Téléfoot, Mediapro avait bien lancé son aventure française. Avant que tout déraille… Source : DailyMercato.com

En s’offrant le nom de l’émission culte Téléfoot, Mediapro avait bien lancé son aventure française. Avant que tout déraille… Source : DailyMercato.com

Achetés par le groupe sino-espagnol Mediapro, le 29 mai 2018, les droits TV du football français sont dans un flou sans précédent. Le 11 décembre dernier, le directeur général du groupe, Julien Bergeaud, a annoncé l’arrêt de la diffusion des matchs professionnels de Ligue et Ligue 2 malgré le contrat qui lie Mediapro et la Ligue de football professionnel pendant la période 2020-2024.

Tout avait pourtant bien commencé. Le groupe sino-espagnol Mediapro, diffuseur officiel de la Liga, propose en mai 2018 un montant historique de plus de 800 millions d’euros par an jusqu’en 2024 pour diffuser la quasi-totalité (80%) des matchs de Ligue 1 et Ligue 2, au nez et à la barbe du groupe Canal, alors détenteur de ces droits TV depuis plus de trente ans.  

Le football français est alors loin d’imaginer qu’une telle somme puisse être proposée pour les championnats nationaux. Dans cet accord, il faut quand même rappeler que le diffuseur historique de la Ligue 1, Canal +, n’a le droit qu’à deux matchs par journée, tout comme Bein Sports qui a pu continuer à proposer à ses abonnés deux matchs de Ligue 2 par semaine. 

Un pari raté pour Mediapro

Avec près de 7 000 salariés et deux milliards d’euros de chiffre d’affaires (soit autant que toute la Ligue 1), Mediapro est un groupe audiovisuel qui semblait présenter quelques garanties. Interrogé par l’Effervescent, Luc Arrondel, économiste et directeur de recherche au CNRS, affirme que “si Mediapro a avancé une telle somme, c’est bien qu’il pensait rentabiliser la Ligue 1 assez rapidement.”       

Mais cette histoire d’amour ne dure pas bien longtemps. En octobre 2020, Mediapro n’ honore ses versements à la ligue Française. Le nombre d’abonnés espéré par le groupe espagnol n’a jamais été atteint, puisqu’aujourd’hui la chaîne Téléfoot ne dénombre qu’environ 600 000 souscripteurs alors qu’il fallait au minimum 3,5 millions pour que l’affaire soit rentable. 

Selon Luc Arrondel, si les prévisions de Mediapro se sont avérées fausses, cela est dû à plusieurs facteurs. Le plan du groupe était d’abord de revendre une bonne partie des droits TV à Canal +, qui a préféré refuser l’offre, une décision “compréhensible” selon l’économiste car la chaîne cryptée ne veut pas être considérée comme la dernière “roue du carrosse”. Mediapro visait également le marché de la Ligue des Champions, qu’il a dû partager avec le Groupe Altice, propriétaire de la chaîne RMC Sport. Tout cela est aussi lié à un problème de stratégie selon l’interlocuteur : “Le modèle présenté par Mediapro était trop classique, pas assez penché sur les besoins actuels des amateurs de foot”. L’économiste, supporter du FC Nantes, confie ensuite qu’en tant que spectateur de la Ligue 1, il trouve que la diffusion actuelle partagée par Mediapro, Canal + et Beinsport “manque de clarté et n’encourage pas l’abonnement ”.  

« S’abonner à toutes ces chaînes en même temps est bien trop cher. En tant que fan du FC Nantes, j’aurais aimé que tout soit regroupé sur une seule chaîne et choisir les matches de mon équipe.” – Luc Arrondel, Directeur de recherche au CNRS. 

Une période mal négociée par la LFP

Ce choix est donc un échec monumental pour le football français. Sans les versements du diffuseur, les clubs français sont en péril et tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme. Certains monuments, comme l’AS Saint-Etienne ou les Girondins de Bordeaux, sont même en danger à court terme. Pour information, les droits de diffusion constituent aujourd’hui la principale source de revenus des clubs de L1. Plusieurs clubs ont alors proposé des baisses de salaire à leurs joueurs pour pallier le manque à gagner puisque la Ligue ne peut pas leur verser leurs dus. Par exemple, le Paris Saint-Germain risque de devoir faire des économies l’été prochain et se séparer de quelques joueurs, les pertes du club étant estimées à près de 300 millions d’euros en fin de saison, selon Le Parisien. Cela met les institutions en porte-à-faux puisqu’elles n’ont plus leur destin en main.

La répartition du chiffre d'affaires du club de Bordeaux en 2015/2016. Source : DNCG

La répartition du chiffre d’affaires du club de Bordeaux en 2015/2016. Source : DNCG

L’Etat a (provisoirement) aidé la LFP pour venir en aide aux clubs avec un prêt de 224,5 millions d’euros. Sauf que ce prêt garanti par l’Etat est une bombe à retardement, celui-ci devra être remboursé par des prélèvements sur les prochains versements des droits TV. Aujourd’hui, il est inconcevable de penser qu’un nouveau groupe va mettre autant d’argent pour proposer à ses abonnés les championnats français. Il est fort probable que les droits soient revus à la baisse, et certains clubs pourraient basculer en déficit. 

Ce manque de garantie aurait dû inciter la Ligue française professionnelle de football à s’interroger sur les réelles conditions de cet accord et sur la possibilité que Mediapro puisse payer correctement et dans les temps. Le groupe espagnol avait déjà tenté le coup de récupérer la Serie A. A cette époque-là, les Italiens ont été bien plus précautionneux et ont rompu le contrat en 2018 à la suite d’un refus de Mediapro d’avancer la garantie bancaire. La LFP avait de son côté accepté cette offre pour “valoriser” la Ligue 1, ce qui pouvait être une bonne nouvelle. L’euphorie de voir les championnats mieux perçus et vendus s’est traduit par une confiance aveugle au nouveau diffuseur.

“Au vu du déroulement de l’affaire, Il est difficile de s’en prendre à la ligue car elle pensait bien faire en acceptant une telle offre qui aurait dû revaloriser la ligue 1.” –Luc Arrondel.

Une crise économique sans précédent

Déjà percutés par la crise sanitaire, les clubs ont donc vu leurs finances plombées.  L’arrêt des compétitions à partir du mois de mars de l’année dernière n’a pas non plus aidé le football français et a compliqué la situation actuelle. Pour rappel, parmi les cinq grands championnats d’Europe, la Ligue 1 a été la seule à ne pas terminer la saison 2019-2020, après que les acteurs aient montré peu d’enthousiasme, poussant le président Emmanuel Macron à trancher prématurément.

Mais les clubs doivent quand même payer leurs salariés alors que leurs recettes sont minimes voir nulles pour certains. Christophe Galtier, entraîneur de Lille, actuellement deuxième de Ligue 1, faisait part de ses inquiétudes pour la suite en conférence de presse en décembre dernier : « Mon président fait tout pour que les salariés du club puissent être payés. Mais sans rentrées d’argent, les choses se compliquent.”

Certains pourraient donc se trouver dans une situation précaire et l’idée d’une faillite est de plus en plus probable. Effectivement, les clubs sont beaucoup (trop) tributaires des droits TV. Selon les chiffres publiés par Sportune le 12 octobre dernier, et confirmé par Luc Arrondel, le club de Nîmes dépendait à 76,2 % des droits TV. Un chiffre colossal, qui s’ajoute au manque de billetterie à environ 10% du budget des clubs.

Les stades sont encore en sommeil à cause de la situation sanitaire qui ne s’améliore pas en France et la date de réouverture au public ne fait que d’être repoussée et à l’heure. Rien ne présage que les supporters puissent revenir cette saison. Dans ce classement, les trois clubs les plus riches de Ligue 1, Paris, Lyon et Marseille, enregistrent des parts moins élevées, de 24 % à 46 %. Preuve que cette crise concerne en priorité les clubs plus modestes du championnat.

Chiffre :  Sportune.fr  - GAZARIAN Clément

Chiffre :  Sportune.fr  – GAZARIAN Clément

Mais le football ne compte pas que les professionnels. Le député Cédric Roussel a tiré la sonnette d’alarme sur l’état des clubs amateurs français.  Le non-paiement des droits n’a pas aidé les associations, déjà dans le besoin après une année compliquée, Covid-19 oblige. Deux facteurs sont à prendre en compte : la redistribution des droits TV des professionnels avec la taxe Buffet que perçoivent les associations, qui va être diminuée. Cette taxe ne représente pas beaucoup d’argent donnée par la Fédération Française de Football pour les clubs amateurs, mais cela reste une somme importante au vu de la situation. Surtout que cette nouvelle saison est déjà dure : peu de sponsors sont venus proposer leur aide et une nette baisse d’inscrits est constatée.  Des licences restent également impayées puisque les inscrits n’ont pu participer qu’à quelques matchs.

Canal + comme seul prétendant ?

Pour la Ligue, trouver des solutions aux maux rencontrés depuis le début de cette crise est une urgence. Des nouveaux diffuseurs, des nouvelles techniques de diffusion comme le pay-per-view peuvent s’immiscer dans les prochains débats.  “Il va falloir réfléchir à des nouvelles formes de consommation pour les spectateurs” selon Luc Arrondel, Directeur de recherche au CNRS.  La LFP et Mediapro “n’ont pas cerné les nouvelles potentialités” que peut amener la diffusion des matchs de football. Dans un futur proche, “il sera compliqué” de mettre en place des offres lisibles pour assister à un seul match.

Aujourd’hui le fan paye pour un ensemble de matchs, les lots achetés par les diffuseurs, alors que pour beaucoup d’amateurs de football, leur intérêt est de voir seulement leur équipe préférée. La demande est de plus en plus claire : les supporters ne veulent voir que les grosses affiches, la Ligue des Champions et les matchs de leurs clubs. Cela reste une piste pour les prochaines années. Aujourd’hui les lots ne sont pas découpés comme cela et ce ne sont que les trois lots de Mediapro qui ont été remis sur le marché. D’ailleurs Canal+, le diffuseur historique de la Ligue 1, a contesté en justice le choix de la LFP ce lundi 25 janvier. 

La question principale est de savoir si la LFP sera forcée d’accepter le prix que proposera Canal+ pour diffuser les rencontres. Selon Luc Arrondel, la chaîne cryptée est en position de force “si, et seulement si, elle est la seule sur le marché » car tout le monde peut renchérir, ce qui rendra plus complexe l’affaire. Des nouveaux diffuseurs comme les GAFA pourraient intervenir dans cette guerre des droits, mais il est “difficile de savoir” où on en est et si c’est possible. Reste à savoir si ces grandes entreprises vont se positionner dès maintenant sur la Ligue 1 ou attendre le prochain appel d’offres.

La Ligue de football professionnel a donc ouvert, le mardi 19 janvier dernier, un nouvel appel d’offres afin de commercialiser les droits télévisés. Le football français a appris ces derniers jours qu’il existera quatre lots pour diffuser la Ligue 1. Cette répartition des droits manque néanmoins de mise à jour et ne permettra pas aux nouveaux diffuseurs de mettre en place de nouvelles pratiques comme le pay-per-view évoqué plus tôt dans l’article.  

Pour l’instant, aucun groupe ne se précipite malgré l’attente de tous les acteurs du football français. TF1, M6 et France Télévisions ont d’ailleurs proposé à Vincent Labrune de diffuser gratuitement les matchs de football en attendant qu’un diffuseur soit prêt. Aujourd’hui, les yeux sont surtout tournés vers Canal+ qui semble être le seul groupe capable de payer, et sauver en quelque sorte les clubs professionnels. Mediapro continue quand même de diffuser la Ligue 1 et la Ligue 2 jusqu’au 3 février au moins, afin d’éviter le spectre d’un écran noir. Ce qui est sûr, c’est que cette affaire va probablement changer le modèle économique du football français, dont le déficit est aujourd’hui estimé par la LFP à 1,3 milliards d’euros…

Vincent Maheux et Clément Gazarian



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