RECIT. Comment le Boxing Day est devenu “le plus grand événement football de l’année pour les Anglais”

Tous les ans, au lendemain de Noël, le football anglais se plie à une tradition ancienne : le “Boxing Day”. Etendu en réalité pendant toute la période des fêtes, il attire un public toujours plus nombreux et diversifié, au stade ou devant sa télévision. Un calendrier spécial qui permet au football britannique de s’ouvrir sur le grand public…

Les tribunes sont habituellement bien garnies pour la période du Boxing Day en Angleterre. Source : LaGrinta.fr

Les tribunes sont habituellement bien garnies pour la période du Boxing Day en Angleterre. Source : LaGrinta.fr

Leicester-Manchester United, Arsenal-Chelsea ou Liverpool-West Brom : à vous de choisir ! Le 26 décembre prochain, toute la journée, s’enchaîneront les matchs de la 15ème journée (le calendrier complet) du championnat de football de Premier League en Angleterre. Pendant la période des fêtes, et depuis 160 ans, le football se transforme en une véritable coutume au sein des familles anglais. Le Boxing Day, qui se traduit littéralement « jour des boîtes », se tient le 26 décembre, et est devenu un jour férié dans le pays depuis 1871. L’occasion pour les plus grands clubs de l’élite du football anglais de s’affronter au cours d’une journée de championnat un peu spéciale..

L’origine culturelle du Boxing Day relève d’une légende urbaine. Les historiens expliquent que le Boxing Day trouve son origine au sein “des familles disposant de personnel de maison”. Il s’agirait d’une tradition ancienne, comme le détaillent Les Échos, durant laquelle les serviteurs de riches familles anglaises étaient autorisés à prendre un jour de congé, le 26 décembre. Au bon vouloir des maîtres de maison, les serviteurs pouvaient se voir accorder “une boîte” contenant les restes du repas de Noël, ainsi que plusieurs cadeaux accordés par la famille.

Un moment où tout devient possible

Pour comprendre le lien fort entre le football et le Boxing Day, il faut remonter le temps pour atterrir le 26 décembre 1860. Ce jour-là se déroule le premier derby de l’histoire entre le Sheffield F.C., doyen des clubs de football créé en 1857, et l’autre équipe de la ville, le Hallam F.C. Le football gagnant en importance au Royaume-Uni au fil des années, ce rendez-vous du Boxing Day s’installe jusqu’à devenir incontournable dans les années 1960. Plus d’une centaine d’années après le derby inaugural, Sheffield Wednesday écrasait un autre rival, en 1979, sur le score de 4-0 : Sheffield United. Devant 49 000 fans venus de tous horizons, un chant à la gloire de ce “massacre” émergeait, et il reviendra tous les ans…

Le calendrier de la Premier League respecte toujours “la coutume du derby” originelle et limite la longueur des déplacements. Cette année encore, les équipes n’iront pas jouer trop loin dans la mesure du possible : seuls trois déplacements excèdent 130 km (voir carte des matchs 2020 ci-dessous). La période ne laisse pas non plus de place au repos, avec des matchs toutes les 72h, voire 48h, ce qui suscite régulièrement des critiques de la part des acteurs. Dans la culture anglaise, le Boxing Day octroie une certaine magie : certains clubs très mal en point dans le championnat peuvent réaliser de véritables exploits. Le Boxing Day se transforme en un moment où tout devient possible.

Une tradition familiale

Depuis son origine, le 26 décembre est l’un des jours les plus importants au sein des familles anglaises. La version footballistique l’est donc également, comme le confirme à L’Effervescent Nick Barnes, journaliste sportif à BBC Newcastle, correspondant à Sunderland : “Le Boxing Day est un événement très spécial dans la culture anglaise. C’est un moment particulier puisque c’est Noël, mais comme beaucoup de gens rentrent chez eux pour les vacances, c’est un moment traditionnel où tout le monde se réunit et va au match le lendemain du 25 décembre.” 

Le football leur offre une occasion parfaite de partager un moment mémorable en famille.” – Nick Barnes

Chaque année, le 26 décembre transforme le football : le Boxing Day attire les familles dans les stades et suscite une ambiance conviviale. Cette année, le retour du public un temps espéré sera très limité en raison de la pandémie de COVID-19 (2000 personnes maximum), voire impossible dans le Sud-Est du pays, qui s’est récemment reconfiné. “Peu importe la division dans laquelle une équipe évolue, le match du lendemain de Noël est important dans tout le pays. Pour les familles, se rendre dans le stade le plus proche de leur domicile et soutenir l’équipe de leur ville est une tradition, détaille encore Nick Barnes. La plupart des familles et des supporters se retrouvent quelques heures avant le match dans leur pub local ou dans un pub favori proche du stade, puis ils se rendent ensemble au match. Le champ démographique du public est très large.

Outre-Manche, le Boxing Day est également très particulier lorsqu’on l’analyse d’un point de vue sociologique. Il s’agit d’un moment où le public n’est pas uniquement composé de fans de football ou de personnes disposant de revenus suffisants pour payer un abonnement. “Le lendemain de Noël est un moment où l’on retrouve des personnes que l’on n’a pas forcément l’habitude de voir dans un stade », ajoute Nick Barnes. 

On trouve des stades généralement proches de la jauge maximale.” – Nick Barnes

Tous les membres de la famille viennent assister au match, on compte par exemple les étudiants rentrés de l’université pour partager Noël et les fêtes avec leurs proches”, souligne le journaliste anglais. On retrouve également davantage de femmes dans les stades. Une période pour découvrir le football et pourquoi pas le suivre toute la saison. “De plus en plus de personnes détiennent des abonnements, pas seulement des hommes, la démographie est maintenant assez diversifiée avec des femmes et des enfants”, ajoute le commentateur de la BBC.

Une période qui attire en nombre

Si la sociologie du public varie en cette période particulière du Boxing Day, son nombre augmente aussi. Les affluences des stades de Premier League frôlent très souvent les 100% de remplissage à l’occasion des matchs de fin d’année. “Beaucoup de personnes profitent d’être rentrées chez elles [pendant les vacances] pour aller voir jouer leur équipe”, poursuit Nick Barnes. En revanche, les prix des billets, déjà inabordables en temps normal, “augmentent encore dans les grands stades”, glisse le journaliste. Cette année, certes particulière avec seulement 2 000 spectateurs, vous devez débourser 200 livres (environ 220 euros) afin d’obtenir une place pour Manchester City-Newcastle. Le prix grimpe même à 380 euros pour Arsenal-Chelsea… 

Les affluences connaissent donc un bond plus spectaculaire dans les petits clubs comme Newcastle ou Watford, que les mastodontes type Liverpool (voir infographie ci-dessous). En 2018, le club de Sunderland, alors en troisième division anglaise, avait attiré plus de 46 000 supporters lors de sa rencontre face à Bradford. Comme le raconte 20 minutes, cette affluence exceptionnelle, a pulvérisé le précédent record de League One, datant de 2008 avec 38 000 personnes à Leeds.  “C’était la récompense d’une campagne marketing hors-norme réalisée dans tous les médias, avec des affiches…”, se souvient le suiveur du club pour la BBC.

L’élargissement du public permet aussi aux clubs d’atteindre de nouvelles cibles dans leur stratégie marketing. Il n’est pas rare de voir des supporters compléter (avec un peu de retard) les cadeaux de Noël dans les boutiques officielles avant ou après le match. Ceux-ci peuvent avoir plusieurs occasions de le faire : “Les billets pour la période des fêtes sont souvent vendus de manière groupée”, explique Nick Barnes. Et pour ceux qui ne peuvent pas se rendre au stade ? Il y a la télévision bien sûr ! Ou plus précisément le streaming. L’année dernière, c’est Amazon qui avait acheté l’intégralité des droits de la 15ème journée (celle du 26 décembre) pour les retransmettre sur son service Prime. C’était la première fois que des matchs anglais n’étaient pas diffusés sur une chaîne TV classique. 

Une opération marketing florissante

L’acquisition de ces affiches, renouvelée cette année avec la 16ème journée, s’inscrit dans une vraie stratégie marketing. Une quarantaine de journalistes et consultants ont été recrutés, dont Thierry Henry. Comme avec certaines séries, ce produit d’appel doit permettre au groupe américain de faire découvrir son service de streaming aux Britanniques avec 30 jours d’essai gratuits, et les inciter à le conserver. C’est une manière d’aller chercher des utilisateurs pas forcément fans de football, qui ne se seraient jamais abonnés à une chaîne 100% sportive. D’autant que le coût est très faible : même dans le cas où la période d’essai est déjà utilisée, 9 euros suffisent pour un mois d’accès au service. En temps normal, les Anglais doivent débourser une soixantaine d’euros par mois pour accéder aux deux chaînes détentrices de la Premier League, SkySport et BT Sports.

“Comme beaucoup d’autres moments dans la saison, la période du Boxing Day est marketée par la Premier League”, glisse Nick Barnes. Elle permet surtout de s’exporter vers l’étranger. Le championnat anglais est traditionnellement le seul à jouer durant les fêtes en Europe, et les fans de football français, italiens, espagnols ou allemands sont tentés de se tourner vers lui… Les diffuseurs l’ont bien compris. En France, RMC Sport et Canal+ se partagent les droits et font de ces journées remplies de football un argument (l’argument) pour maintenir ou renouveler son abonnement pendant une période globalement pauvre en sport.

Cette année, les stades ne seront pas bien remplis. La jauge est fixée à 2000 personnes au mieux en raison de la crise sanitaire (certains matchs perturbés) outre-Manche à l’occasion de ces matchs “de fêtes”. Les stades londoniens et du Sud-Est garderont eux portes closes. Il y a fort à parier que les familles seront nombreuses devant leur écran à suivre leur équipe favorite ! En France, l’idée d’un Boxing Day revient régulièrement au sein des instances, sans avoir jamais convaincu tous les acteurs jusqu’à aujourd’hui. En attendant de déguster peut-être un jour un Lyon-Saint Étienne entre la dinde et la bûche, les supporters français peuvent se rabattre sur le championnat anglais.

Thomas Pinaroli et Dorian Marchand



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