Les musulmans vichyssois face au discours du gouvernement sur le « séparatisme »

Alors que le discours du président sur les séparatismes devait apaiser les tensions, il a relancé le débat sur l’islam en France. À Vichy, comme partout en France, certains musulmans se sentent pointés du doigt.

Dans son salon, Chakib El Ghaffari raconte son quotidien. Photo: Justin Escalier

Dans son salon, Chakib El Ghaffari raconte son quotidien. Photo: Justin Escalier

« Ce à quoi nous devons nous attaquer, c’est le séparatisme islamique. » Alors qu’il était censé tenir un discours sur tous les séparatismes, vendredi 2 octobre 2020, depuis les Mureaux, dans les Yvelines, Emmanuel Macron a seulement ciblé le séparatisme musulman. Les réactions à ce discours ont été nombreuses, qu’elles proviennent de personnalités politiques ou de citoyens.

Le ras-le-bol musulman

Une tasse de thé à la menthe à la main, un maillot de l’équipe de France sur le dos, Chakib El Ghaffari explique qu’il va à la mosquée une fois par semaine. Le discours d’Emmanuel Macron, cet ouvrier vichyssois l’a reçu avec fatalité : « Toute la famille est intégrée, mes enfants vont à l’école publique, mais on se sent quand même visés ». Chakib explique que ce sentiment le suit au quotidien. S’il ne relève pas de propos insultants ou d’attaques personnelles, il raconte pâtir de certains comportements dans la rue.

« Quand on sort de la mosquée et qu’on va faire nos courses en qessaba [vêtement de prière], les gens nous regardent avec méfiance. » – Chakib El Ghaffari

Il fait aussi état d’actes plus subtils. Il a notamment remarqué que de la viande de porc était parfois déplacée dans les rayons Halal. Il dresse malgré tout un tableau positif des relations entretenues avec ses voisins et estime « ne pas être concerné » par la question de l’islam radical et du séparatisme. « Je respecte tout le monde, qu’importe sa religion. »

L’imam Aly Sy dans son bureau à la mosquée Al-Rahma, livre sa vision de l’islam. Photo: Sofiane Orus-Boudjema

L’imam Aly Sy dans son bureau à la mosquée Al-Rahma, livre sa vision de l’islam. Photo: Sofiane Orus-Boudjema

« Pour moi, ces discours sont lointains », poursuit l’imam Aly Sy, qui prêche à la mosquée Al Rahma du quartier des Ailes depuis 2011. Il fait part d’une vision de l’islam pacifique et inclusive. A travers l’association Vivre Ensemble, qu’il dirige, il veut même dépasser le cadre religieux : « On ne fait pas de différence, chacun est le bienvenu. » Il conçoit la mosquée où il prêche comme un lieu de partage avant tout. Les mots du président, il les a vu comme « une pente glissante vers l’amalgame ».

« Ça me fend le coeur. » – L’imam Aly Sy

La communauté musulmane vichyssoise comprend environ 500 fidèles réguliers en comptant les fidèles des trois mosquées présentes en ville, selon l’imam Aly Sy. Ce dernier estime que le nombre serait sûrement plus important si les infrastructures à leur disposition le permettaient.

Un constat « lucide » pour des actions locales

Amalgame dont se défend la députée LREM de la troisième circonscription de l’Allier, Bénédicte Peyrol, qui met l’accent sur le choix des mots. « À aucun moment, il s’agit de discriminer qui que ce soit. En utilisant les mots justes ‘d’islamisme radical’, c’est exactement ce que nous faisons », affirme-t-elle. Pour elle, le discours part d’un constat lucide et répond à une réelle attente des Français. La future loi constituera un nouveau moyen de lutter contre les atteintes à la laïcité au niveau local. Elle veut s’attaquer aux lieux de naissance des séparatismes de toutes sortes : « Débit de boisson, écoles hors contrats, établissements associatifs ou culturels. » 

La mosquée des Ailes peut en temps normal accueillir 200 personnes. Photo: Justin Escalier

La mosquée des Ailes peut en temps normal accueillir 200 personnes. Photo: Justin Escalier

A Vichy, la municipalité n’a pas attendu les annonces du président pour instaurer un dialogue avec les fidèles. Éric Jallet, conseiller municipal de Vichy et président du comité de pilotage Égalité des droits et Lutte contre les discriminations, met l’accent sur la volonté de la ville de combattre tout amalgame. Il affirme que les potentielles victimes d’islamophobie entre autres seront « entendues ». Des actions concrètes sont mises en place et le dialogue entre la municipalité et les représentants des cultes est favorisé. L’élu veut « déconstruire les stéréotypes par la culture et l’éducation ». Il affirme ne pas avoir eu écho de discrimination systémique envers les musulmans depuis sa prise de poste en juin dernier. Selon l’imam Aly Sy, « la mairie fait ce qu’il faut » pour la communauté musulmane vichyssoise.

L’islam au cœur d’un débat polarisé

Mais une des inquiétudes principales de l’Imam Aly Sy est la politisation du débat. Selon lui, le discours qu’a tenu le président français est issu d’un « calcul politique dangereux ». « Les mots ont un impact », affirme-t-il. Il craint le fait que ce type de discours puisse mener à un sentiment de méfiance globale envers les musulmans. Chakib partage cette opinion et dénonce des discours discriminants sur les réseaux sociaux et à la télévision notamment. Il reproche aux médias de faire des raccourcis entre islam et islamisme, rappelant les propos régulièrement tenus contre l’islam par le polémiste Éric Zemmour sur CNews. 

En France, la question de l’islam est clivante. Selon Ismail Ferhat, maître de conférences à l’Université de Picardie et expert pour la Fondation Jean Jaurès, ces tensions sont dues à « un éventail large de facteurs ». Parmi eux, l’héritage colonial (principalement celui lié à la Guerre d’Algérie), la peur de l’islamisme depuis les années 1980 ou encore la menace que représentent les attentats islamistes qui frappent la France depuis 1995… Cette histoire a mené à de nombreux pics de tensions dans les débats portant sur la place que doit prendre l’islam dans la société française.

 

Le discours d’Emmanuel Macron a été synonyme d’un regain de tensions. Les réactions à celui-ci ont été nombreuses et proviennent de toutes les sensibilités politiques. Qualifié de « funambule » par certains journalistes, le président a livré un discours trop conciliant pour la droite conservatrice, et trop ciblé contre les musulmans pour la gauche.

Ismail Ferhat observe une réelle radicalisation du débat sur l’islam en France : « Les sondages successifs depuis 2001 montrent qu’il y a un durcissement d’une partie de l’opinion vis-à-vis de l’islam ». Aly Sy confesse quant à lui avoir l’impression d’être « pris en sandwich », d’un côté par les extrémistes islamistes qui conçoivent les musulmans [modérés] comme des mécréants, et de l’autre côté par l’extrême-droite qui perçoit l’islam comme une menace. «On est soit des terroristes soit des mécréants« , affirme l’imam.

Cette vision erronée de la communauté musulmane française influe sur sa place dans la société. Selon le professeur Ferhat, « dans le baromètre annuel de la CNCDH (Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme) sur le sentiment de tolérance, les musulmans sont le groupe le plus rejeté derrière les Roms ». Selon une étude menée en 2019 par la Dilcrah (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT) et la Fondation Jean Jaurès, 42% des Musulmans vivant en France ont fait l’objet d’au moins une forme de discriminations liée à leur religion au cours de leur vie. 

Alors que la question de l’intégration de ces Français musulmans se pose, Ismaël Ferhat répond que «ces Français musulmans… sont Français« . Parler d’intégration est alors contradictoire. Selon l’imam Aly Sy, les Français musulmans connaissent les valeurs de la République et y sont autant attachés que leurs concitoyens : « Quand on est dans un pays, on connaît ses valeurs, on est allé à l’école. »

Un Islam à la française

La situation particulière des Musulmans en France que décrit Aly Sy les a obligés à créer une identité musulmane à la française. En 2017, la Grande Mosquée de Paris publie ce qu’elle appelle la Proclamation de l’Islam en France. Dans ce texte, datant de 2017, Dalil Boubakeur, alors recteur de l’Institut Musulman de la Grande Mosquée de Paris, détaille, en 25 points, une vision moderne de l’islam français. Tout en déplorant une islamophobie grandissante, ce dernier s’inquiète de la montée en puissance, au sein de la communauté musulmane française, d’une interprétation erronée de l’islam.

La question de l’identité musulmane française est donc centrale dans le débat. Dans le discours du président Emmanuel Macron, une des mesures qui a alimenté le débat est la possibilité de l’apprentissage de la langue arabe dans les écoles publiques. En 2014, la langue arabe était pratiquée par 4 millions de Français, ce qui faisait d’elle la deuxième langue la plus parlée sur le territoire. Étant la langue du Coran, elle est une partie intrinsèque de l’identité des Français musulmans. Certains voient dans l’apprentissage républicain de cette langue un moyen de détruire les stéréotypes de ceux qui la pratiquent et envisagent la prise en charge par la République de cet enseignement comme un gage de laïcité. D’autres pensent au contraire qu’enseigner l’arabe dans des écoles publiques est un moyen d’entretenir une forme de séparatisme.

Ismail Ferhat a tendance à penser « qu’il est bon que l’enseignement de l’arabe classique soit ‘scolarisé’, c’est-à-dire traité comme une autre langue étrangère ». Aly Sy et Chakib El Ghaffari portent un regard bienveillant sur cette proposition qui serait, selon eux, un moyen de couper l’herbe sous le pied des islamistes radicaux. Les deux hommes ont une vision pacifiste de l’islam. Aly Sy livre une interprétation très moderne du Coran et insiste sur le fait que « l’islam, c’est le libre arbitre »Les mesures annoncées par le président seront présentées en Conseil des ministres le 9 décembre. La députée Bénédicte Peyrol anticipe déjà des débats parlementaires « longs et animés ».

Justin Escalier et Sofiane Orus-Boudjema



Catégories :Plus Loin, Vichy

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