« La vidéo et l’audio sont tellement mauvais que c’est incompréhensible » : quand la continuité pédagogique se frotte aux inégalités numériques

L’institution scolaire française est ébranlée par la crise sanitaire liée au COVID-19. Le principe d’égalité, central dans l’école de la République, semble passer au second plan par rapport à la volonté de “continuité pédagogique” mise en avant par le gouvernement. Avec le confinement, pour la majorité des élèves et étudiants, c’est “l’école à la maison”. Mais dans ce contexte, les inégalités scolaires sont creusées par les inégalités liées au numériques, nombreuses sur le territoire.

Pour de nombreux étudiants, impossible de suivre les cours sans ordinateur portable. Source : Pixabay

Pour de nombreux étudiants, impossible de suivre les cours sans ordinateur portable. Source : Pixabay

Il est 9 heures quand le module de psychologie cognitive commence. Tous les étudiants de 3ème année de licence de psychologie de l’université de Toulouse – Jean Jaurès ont rejoint le serveur Discord qui leur est dédié pour suivre – avec plus ou moins d’attention – ce cours important de leur cursus. Seule une étudiante manque à l’appel. Laura est confinée chez ses parents, près de Mende, en Lozère. Pour elle, impossible d’assister à la visioconférence. « Mes parents habitent dans une zone blanche, explique-t-elle. Il n’y a presque pas de réseau, et la connexion internet est vraiment très mauvaise. Je mets un temps fou à me connecter au serveur, et quand par miracle j’y arrive, la vidéo et l’audio sont tellement mauvais que c’est incompréhensible. » Alors, pendant que ses camarades profitent du cours, Laura doit se contenter de documents envoyés par son professeur.

Une source de stress supplémentaire pour l’étudiante qui, sans ces difficultés, redoutait déjà de ne pas valider son année. « Non seulement on ne sait même pas si les partiels seront maintenus, mais en plus j’ai du mal à suivre les cours à cause des problèmes de connexion », déplore-t-elle. Laura fait les frais de ce qu’une majorité du corps enseignant craignait à l’annonce de la fermeture de tous les établissements scolaires : un “fossé numérique” se creuse entre elle et les autres étudiants de son âge. Et elle n’est pas la seule.

En France, 551 communes (en blanc sur la carte) sont placées en “zones blanches”. Source : Tribune de Genève

En France, 551 communes (en blanc sur la carte) sont placées en “zones blanches”. Source : Tribune de Genève

Un hashtag pour lutter contre les inégalités

Les étudiants sont nombreux à faire face à ce genre de problèmes. L’Université de Lorraine a, elle, décidé de maintenir les partiels. Un vrai coup dur pour les étudiants qui ont alors lancé un hashtag pour dénoncer les difficultés auxquelles certains vont être confrontés : le #HonteUnivLorraine.

Cette décision de maintien des partiels pour tous les étudiants, a déclenché quelques vives réactions de mécontentement au sein des élèves. Ils dénoncent une “rupture d’égalité” entre ceux qui auraient des moyens techniques importants, et ceux qui n’en n’auraient pas.

Selon l’UNEF Lorraine, le principal syndicat étudiant, c’est la réussite de près de 10% des étudiants qui est compromise. Le syndicat réclame la mise en place d’un « 10 améliorable pour tous les étudiants », c’est-à-dire que tous les étudiants bénéficient de la moyenne dans toutes les matières. Ils pourraient seulement améliorer cette note avec des devoirs à la maison. Une alternative que l’Université de Lorraine a refusé jusqu’à présent. Selon elle, des solutions seraient déjà envisagées pour lutter contre les inégalités.

L’UNEF oeuvre aussi sur d’autres territoires. « Des initiatives ont été mises en place par le biais de certaines universités en lien avec des collectivités territoriales pour fournir aux étudiants des ordinateurs et des clés 4G, assure Sarah, membre du syndicat étudiant national. Néanmoins, cela reste très limité et très différent d’un établissement à l’autre », précise-t-elle. 

La réponse des différentes administrations scolaires

Certaines universités et autres établissements scolaires s’organisent pour aider les élèves qui connaissent des difficultés d’accès aux enseignements à distance. D’abord dans de nombreuses universités telles que l’Université Clermont-Auvergne ou l’Université de Savoie, un recensement a été effectué avec comme objectif de repérer les étudiants en situation de fragilité numérique. Une cellule a alors été mise en place afin de résoudre un ensemble de problèmes techniques mais aussi financiers ou psychologiques. Les étudiants touchés par le virus ou affectés psychologiquement par la situation de confinement peuvent les contacter par téléphone ou par mail. L’Université de Savoie a proposé à certains de ses élèves, qui rencontrent des difficultés liées au numérique, une connexion internet payée par la faculté à grâce aux subventions de l’Etat. De même pour les élèves en difficulté financière avec une aide financière directe.

Quant à la question des examens, la plupart des universités sont en pleine réflexion sur leur tenue ou non mais aussi sur la forme que ceux-ci prendraient, sachant que le distanciel est une option obligatoire. Aussi, les établissements locaux s’organisent au cas par cas alors que les examens nationaux sont pour la plupart reprogrammés fin mai. La tendance, au sein de nombreuses universités, est aux examens en ligne et aux devoirs maisons comme c’est le cas pour l’université de Nantes et pour celle de Corse.

L’enseignement secondaire s’adapte

Dans certains collèges, comme le collège le Revard à Grésy-sur-Aix en Savoie, un dispositif de suivi de travaux des élèves a été mis en place. Les professeurs principaux appellent les parents d’élèves qui n’ont pas réalisé leurs exercices. Cette forme de suivi scolaire est un moyen de ne pas laisser les élèves décrocher comme le décrit Isabelle, professeure au collège en mathématiques. « On a été très proches des élèves, on les a beaucoup sollicités, on a essayé de ne pas les laisser tomber », confie-t-elle. Dans ce collège, les élèves qui ne disposent pas d’ordinateurs à la maison se voient prêter des tablettes numériques appartenant au collège. Cependant, en Savoie, les problèmes de connexion internet sont légions.

Infographie : Clara Maillé

Infographie Clara Maillé.

De plus, les fractures sociales déjà existantes sont décuplées par la situation. En effet, certains parents ne parviennent pas à aider leurs enfants dans des matières scolaires qu’ils ne maîtrisent pas et malheureusement un professeur est moins disponible qu’en situation de cours habituelle. Mais les élèves ne sont pas les seules personnes à connaître des difficultés liées au confinement. Au-delà des chahuts qui peuvent exister dans certaines classes en ligne, la mise en place et l’organisation de ces classes peuvent être très complexes pour les professeurs. Aussi, le ministère de l’éducation organise des forums, des foires à questions à destination des enseignants.

Sur un site officiel du ministère (celui du CNED, le Centre national d’enseignement à distance) le dispositif “Ma classe à la maison” est mis à la disposition des enseignants du primaire et du secondaire. Il enregistre un nombre exceptionnel de connexions. Par exemple, mercredi 15 avril, plus de 121 000 classes virtuelles se sont déroulées avec un total de plus d’un million de participants. L’enseignement primaire et secondaire a été d’une remarquable réactivité, mettant en place des dispositifs en ligne très rapidement pour éviter le décrochage. Cependant, la continuité pédagogique est parfois beaucoup plus complexe à mettre en place.

Des difficultés liées aux formations

Les difficultés d’accès aux outils numériques ne sont pas les causes de toutes les difficultés que peuvent rencontrer les étudiants. En effet, certaines filières nécessitent plus de moyens pour appliquer la fameuse “continuité pédagogique”

Nicolas est en 4ème année d’école d’ingénieur à Polytech Sorbonne. Si la majorité des cours magistraux sont faisables à distance en visio-conférence, ce n’est pas le cas pour tous les travaux. « Pour certains travaux pratiques, on est censés travailler sur des systèmes réels, indique l’étudiant. Mais comme on n’a pas accès au matériel de l’école, que ce soit pour les outils ou la matière première, et que ces éléments ne sont pas toujours faciles à se procurer, ces modules ne sont pas réalisables. »

Et puis, il y a le problème des logiciels. Dans sa formation, Nicolas utilise quotidiennement des logiciels dont la licence n’est pas libre ou qui sont trop lourds pour un simple ordinateur portable.  Ainsi, alors que certaines formations peuvent se faire 100% à distance, d’autres nécessitent de faire de grands ajustements. Si la réouverture progressive des établissements scolaires le 11 mai annoncée par Emmanuel Macron fait débat, pour certains élèves cela pourrait être un soulagement.

Vincent Vandemeulebrouck et Clara Maillé



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