GRAND FORMAT. Coronavirus : la livraison, un remède solidaire pour une société à l’arrêt ?

Après plus d’une semaine de confinement, les Français observent, impuissants, le covid-19 gagner du terrain. Si certains ont d’abord réagi par une forme de panique, les initiatives solidaires se sont, avec le temps, multipliées. Parmi elles, la livraison à domicile. 

La livraison est devenue un élément central pour s’adapter au confinement. Image : Pixabay

La livraison est devenue un élément central pour s’adapter au confinement. Image : Pixabay

Immobilité rime avec solidarité. Depuis l’annonce du confinement national par le Président Emmanuel Macron, le 16 mars, “Restez-chez vous”, mot d’ordre actuel, est devenu l’arme principale pour lutter contre le covid-19. Cet ennemi commun voit apparaître différentes formes de solidarité pour tenter de l’endiguer. Parmi elles, la livraison permet, par la mobilité de quelque uns, d’assurer l’immobilité de la majorité. Tandis que les grands groupes comme Amazon et CDiscount se concentrent sur les commandes de produits jugés “de première nécessité” pour privilégier la sécurité des citoyens, d’autres innovent en créant des systèmes, souvent solidaires, d’aide pour les plus démunis ou pour tout le monde. 

À Paris, des ordinateurs ont été offerts à un collège pour aider les familles en situation de précarité numérique. Dans l’Aisne, c’est la maire de la commune Landifay-et-Bertaignemont, Sandrine Beaudhuin, qui arpente les rues pour aider ses habitants. Elle imprime les devoirs des élèves qui ne le peuvent pas et les livrent à domicile dans les boîtes aux lettres. Avec ses élus, elle assure aussi la livraison de pain.  “Nous avons beaucoup de personnes âgées qui ne peuvent plus se déplacer, mais d’autres habitants ont aussi demandé à profiter du service, pour éviter les allées et venues”, a-t-elle précisé à L’Aisne nouvelle.

Le personnel hospitalier et les personnes âgées prioritaires

Les plus affectés et les plus exposés sont au cœur des initiatives entreprises par les commerces. Pizzaiolos, boulangers, chefs étoilés… Nombreux sont les acteurs qui, à travers des repas gratuits, apportent leur soutien au personnel médical, soldats au front de cette guerre invisible. Les enseignes multiplient les gestes solidaires. Monoprix a par exemple lancé le service de livraison prioritaire Portail Blanc, réservé aux personnels hospitaliers. Ces derniers voient le nombre de Français atteints par le coronavirus grimper chaque jour. Au 29 mars, l’Hexagone compte 2 606 décès et plus de 40 000 cas.

Plus de la moitié des personnes en réanimation ont entre 60 et 80 ans. Les personnes âgées sont les plus à risque. De ce fait, la livraison apparaît pour beaucoup comme la solution pour les protéger. Dans le nord de Rennes, l’association Irvin a lancé un service bénévole de livraisons solidaires à Saint-Aubin-d’Aubigné et Mouazé. Initiative que les organisateurs qualifient eux-mêmes de “solidaire” ; elle a pour objectif d’aider les personnes âgées, en situation de handicap ou des mères isolées, en leur livrant leurs courses à domicile. De son côté, la Croix-Rouge a déployé l’initiative “La croix-rouge chez vous” à la suite de l’annonce du confinement. Les bénévoles proposent de commander les produits disponibles (produits alimentaires, produits d’hygiène, produits pour bébés) ou de se rendre à la pharmacie pour récupérer les médicaments sur ordonnance. Cette initiative, au même titre que beaucoup d’autres, a ravi les Français. 

Si les personnes âgées sont prioritaires, d’autres se sentent délaissées, à l’instar de Marc Mériche, opéré de la prostate avant d’être confiné. “J’aimerais avoir de l’aide. L’aide pour moi c’est d’être livré,  je ne demande pas d’argent ni à manger gratuitement, témoigne l’habitant de Montreuil. Heureusement qu’un voisin essaye de m’aider de temps en temps sinon j’aurais déjà crevé de faim.” Mais Marc Mériche ne se plaint pas : “Vu ce qu’il se passe dans le monde, j’ai honte de dire que je suis malade, je me sens trop petit par rapport à la situation du Covid-19.”

Pour sortir ensemble de la crise, les acteurs sont de plus en plus nombreux à s’allier, s’entendre et à mettre en place des systèmes d’aide originaux qui s’adressent à toute la population mais en particulier aux plus vulnérables.

La solidarité : un remède à un système limité

Avant l’annonce du confinement national, les Français se sont rués dans les magasins. L’heure était à la peur. À Vichy, dans l’Allier, quelques habitants vêtus de gants et de masques, ont fait le stock de denrées impérissables et autres provisions. Avec le confinement, la patience est de mise, les stocks diminuent. Une alternative s’offre aux citoyens inquiets qui ne veulent ou ne peuvent plus se rendre dans les enseignes alimentaires : la livraison.

Victime de son succès, ce système peut être saturé voire menacé, à l’instar du Cora de Vichy. “Nous avons de moins en moins de personnel, constate Frédéric Josselet, manager marketing et communication de l’établissement. Avec les gardes d’enfants impossibles et les arrêts dus aux fièvres… Tout futur est incertain.” Pour le manager, le plus important est d’éviter une crise alimentaire : “Même si on souhaite maintenir ce service, la priorité est de remplir les rayons.” Et de rappeler que “le secteur alimentaire est le plus important après celui de la santé.”  

>> À lire aussi : Coronavirus : après la panique, les commerces alimentaires vichyssois retrouvent leur calme

C’est ce qu’ont compris quatre étudiants de Menton, il y a quelques semaines, en anticipant le confinement.  Dans cette ville de la Côte-d’Azur, Joseph Moussa, Nolwenn Menard, Mathilde de Solages et Tommasso Campomagnani, étudiants à Sciences Po Menton, ont eu pour projet la création d’une plateforme d’aide aux courses pendant le confinement. Concrétisé par le partenariat établi avec le CCAS de la ville et un Carrefour City, ce “réseau local” a permis de livrer gratuitement des produits de premières nécessité (pharmacie, épicerie, boulangerie et produits ménagers). « Nous nous sommes dit qu’un réseau local avec une hotline comme élément central permettrait de mobiliser les jeunes, les adultes, la mairie et les entreprises privées pour aider ceux qui en ont besoin en ces temps difficiles », s’est exprimé l’instigateur, Joseph Moussa dans Nice matin

Les services de livraison se multiplient pour aider les habitants. Photo : Lisa Hervé

Les services de livraison se multiplient pour aider les habitants. Photo : Lisa Hervé

L’heure est désormais à la reconversion. À Besançon, les chauffeurs de taxi deviennent livreurs, remplaçant passagers par sacs de course. À Nîmes, deux étalières se tournent vers l’organisation du nouveau service de livraison. Leurs étals d’horloger et de fleuriste ayant fermé administrativement à cause du confinement, Valérie Bénier et Gaëlle Pesenti veulent “faire comme les supermarchés” pour aider la population.

L’alimentaire, le nerf de la guerre

Devant la fermeture des cantines scolaires ou de restaurants, qui faisaient souvent appel à leur service, les producteurs locaux apparaissent parfois en difficulté. En Occitanie, la région a décidé de leur venir en aide en mettant en place une plateforme gratuite. Celle-ci rassemble les producteurs qui proposent une livraison à domicile. Le site, intuitif, propose une géolocalisation des fermes, ainsi que leurs contacts pour permettre aux habitants de se fournir directement auprès des producteurs et privilégier ainsi les circuits courts. Le système est pour le moment une réussite puisqu’ils sont plus de 800 agriculteurs à s’être inscrits et témoignent avoir reçu de nombreuses commandes.

L’occasion pour les consommateurs de revoir leur manière de consommer, en privilégiant les circuits courts et les produits locaux ? C’est ce qu’espère Séverine Clayeux, productrice dans une ferme de Creuzier-le-Vieux, dans l’Allier. Elle a choisi d’adapter ses méthodes de vente.  Elle décrit sa situation actuelle : “On a décidé d’arrêter de se rendre aux marchés afin de limiter les risques. Mais notre magasin reste ouvert.” Elle remarque d’ailleurs une réorientation des consommations globales vers le local qu’elle juge encourageante plutôt que de la voir comme contrainte et temporaire. La fermière observe “une multiplication de la clientèle par cinq”.

“Depuis cinq semaines, on ne touche plus terre. Je pense qu’il va y avoir des répercussions sur la façon dont les gens consomment, pour moi c’est un gros déclic.” – Séverine Clayeux, productrice dans l’Allier

Par ailleurs, elle est plus qu’insatisfaite des déclarations de Didier Guillaume, le ministre de l’Agriculture, qui a demandé aux agriculteurs de ne rien lâcher. “J’ai le sentiment qu’on est tout à coup au centre de leur attention, alors qu’auparavant, aucun geste n’était effectué en notre direction” s’indigne Séverine Clayeux.

Le grand marché de Vichy paraît bien vide en cette période de confinement. Photo : Lisa Hervé

Le grand marché de Vichy paraît bien vide en cette période de confinement. Photo : Lisa Hervé

Alain Cottebrune possède une exploitation du Val de Saire, en Normandie. Il rejoint l’avis de Séverine : “Les gens vont comprendre qu’il faut se nourrir localement en préférant les produits de saison.” ll a entrepris, pour répondre à la demande qui a explosé, d’organiser un service de livraison sur son site internet. Tout se passe sans contact, les tarifs sont réduits et les personnes de plus de 60 ans bénéficient même d’une livraison gratuite, a-t-il souligné sur le site internet de France bleu Cotentin. Un élan de solidarité qui ne cache pas tout de même certaines disparités liées au système de livraison.

La livraison, la survie des plus forts 

Les entreprises bien connues des livraisons de repas à domicile, telles que Deliveroo ou Ubereats, continuent leur fonctionnement en s’adaptant toutefois aux nouvelles contraintes. C’est-à-dire un personnel de moins en moins nombreux. De leur côté, de nombreux agriculteurs de l’Allier ont décidé, contraints par la situation, de clore leurs activités de vente. Hervé Brérat, éleveur de porcs à Droiturier, en fait partie. Il explique : “On a décidé nous-même de fermer, de ne plus transformer les produits car la plupart des marchés sont fermés. Ceux qui ne le sont pas, sont très peu visités.”

L’objectif est désormais clair : tout faire pour éviter de déposer le bilan. Survivre à la crise en somme. “À notre niveau, et devant le brutal arrêt de l’activité que personne n’a pu prévoir, nous devrons avoir recours aux quelques fonds de trésorerie et aux fond d’aides de l’Etat”, poursuit Hervé. Il faudra bien payer les factures liées aux structures et aux bêtes à la fin du mois. En espérant que la crise ne dure pas trop…” Une situation anxiogène pour les producteurs, de plus en plus soucieux quant à leur avenir incertain.

À Cusset, Jacky Bonnelye est l’une des gérantes d’une petite exploitation de vaches. Mère d’une famille de trois enfants, elle sait qu’une période difficile s’annonce mais n’oublie pas que les agriculteurs ne sont pas un cas à part. “On est inquiets pour notre ferme, d’autant plus que l’Etat n’a pas annoncé de mesures pour les agriculteurs. On est dans le flou comme beaucoup de Français.” Ceux qui n’ont pas les moyens de mettre en place un service de livraison subissent déjà la crise plein fouet. Aussi, la livraison reste une formidable solution dans cette période de confinement, cependant, tous ne peuvent pas y avoir accès, à la fois les petits producteurs mais aussi les consommateurs les moins aisés. Difficile pour une petite exploitation de mettre en place, du jour au lendemain, un système de livraison.

Maintenir le contact

Tous essaient de s’adapter tant bien que mal à cette période. Mais l’aspect financier n’est pas le souci premier de tous les commerçants. L’entreprise familiale Motte-Cordonnier, basée à Armentières, a décidé de livrer sa bière René, produite depuis des générations, dans la métropole lilloise. “L’impact est considérable : tous les bars et tous nos points de ventes ont fermé, constate Frédéric Motte. Quand on vend un produit, il faut garder les liens établis avec nos producteurs et nos consommateurs pour ne pas tout recommencer après.” La livraison constitue pour le brasseur un moyen de maintenir le contact, et de limiter les “dégâts” en cette période particulière. En tout cas, comme beaucoup d’autres, Frédéric Motte garde espoir : “On aspire tous à la fin de la trêve.”

Lisa Hervé et Vincent Vandemeulebrouck

Bonus : voici un jeu sur les initiatives de livraisons solidaires ou insolites. Avez-vous bien lu l’article ? Avez-vous suivi l’actu ? Amusez-vous bien, en restant chez vous. → C’est par ici.



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1 réponse

  1. Merci pour ce partage d’infos précieuses qui peuvent servir à tous et qui nous concernent tous!! Belle initiative…

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