GRAND FORMAT. Les pompiers face au fléau quotidien des agressions

Depuis plusieurs années, les soldats du feu subissent de plus en plus de violences dans l’exercice de leur fonction. Face à de tels agissements, les pompiers prennent leurs précautions. 

À Brest, le Commandant Dominique Mazé témoigne des agressions auxquelles les pompiers sont confrontés. (Photo : Anna Péron)

À Brest, le Commandant Dominique Mazé témoigne des agressions auxquelles les pompiers sont confrontés. (Photo : Anna Péron)

Le ciel brestois est menaçant mais les portes du hangar de la caserne sont grandes ouvertes. À l’intérieur du centre de secours, pas d’agitation ni d’empressement. L’ambiance est au nettoyage et au rangement du matériel. Sûrement les restes d’une nuit agitée. Les véhicules de secours et d’incendie sont méticuleusement garés à l’intérieur. Ce n’est pas l’atmosphère à laquelle on pourrait s’attendre dans une caserne de cette taille.

L’année dernière, les 169 pompiers professionnels et les 45 volontaires ont effectué 12 300 interventions. « Une hausse de 15% en cinq ans », indique le commandant Dominique Mazé, chef du centre de secours depuis sept ans. Mais sous ces chiffres se cachent des statistiques plus inquiétantes à l’échelle nationale : les incivilités envers les pompiers augmentent elles aussi. Insultes, crachats, guet-apens, blessures, sur le terrain les soldats du feu sont victimes de toutes sortes d’agressions. « Il y en a très régulièrement sur notre secteur, mais bien moins que dans d’autres grandes agglomérations de France. Samedi soir, on a dû gérer un jeune très alcoolisé. Il a insulté les pompiers, menacé leurs familles, donné des coups sur l’ambulance », raconte le commandant.

Des agressions et des incivilités en hausse

En dix ans, le nombre d’agressions enregistrées en France a quasiment été multiplié par quatre. C’est ce qu’a indiqué une étude de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) publiée fin 2019. Sur 4,5 millions d’interventions en 2018, l’organisme a recensé 3 411 agressions envers les pompiers. Il est cependant difficile de décrypter cette statistique tant les agressions sont multiformes. Pour Sébastien Delavoux, représentant de la CGT des SDIS (services départementaux d’incendie et de secours) de France, les chiffres sont « lacunaires et parcellaires ». « Le recensement des violences a commencé en 2005. Depuis, il n’y a pas de grille qui dit ce qui relève de l’agression, comment on les catégorise et comment on les compte, déplore-t-il. Ce qu’on reproche à ces statistiques, c’est de mettre sur un pied d’égalité les agressions verbales et un coup de couteau. »

Sur le terrain, les soldats du feu font face à toutes sortes d’agressions. À commencer par des violences urbaines, consistant à attirer les pompiers pour leur tendre un piège. À Brest, le chef de centre a ainsi relevé une nette hausse des incendies volontaires. De 350 en 2018, ils sont passés à 400 en 2019. Dans 80% des cas, les agressions sont commises par les victimes ou leurs proches, qui se retournent contre les pompiers. Particulièrement surprenantes, ces violences sont difficiles à expliquer. « Souvent ce sont des gens qui manquent d’éducation, explique Vincent, sergent-chef à Mâcon. Donc lorsqu’il leur arrive un truc dramatique, ils en veulent aux pompiers parce que ce sont eux qui arrivent et qui représentent une certaine forme d’autorité. »

Certaines violences subies par les pompiers peuvent aussi venir de personnes sujettes à des problèmes psychologiques. Souvent instables, ces patients demandent beaucoup de précautions. « La dernière fois, on a eu quelqu’un qui se croyait dans un jeu vidéo, où tout était virtuel, se souvient Vincent. Dans ce cas, on se demande jusqu’où il peut aller. On est parti le chercher, il avait mis un coup de couteau à un voisin. »

Une “perte des valeurs et du respect”

Mais comment expliquer ces violences et leur constante augmentation au cours des dernières années ? « L’alcool, la drogue, l’ennui, la compétition entre quartiers et la misère sociale », d’après le commandant Mazé au sujet des violences urbaines. Les agresseurs, souvent jeunes et issus des quartiers, veulent passer le temps ou se confronter à un uniforme représentant l’État. Sébastien Delavoux considère lui que la question des quartiers sensibles n’est que la partie émergée de l’iceberg. « On croit que les pompiers sont agressés uniquement dans les quartiers chauds. Ce n’est plus le cas », explique-t-il. Les agressions surviennent partout.

« Il y a une dégradation réelle des rapports entre la population et les sapeurs-pompiers. Les gens exigent des choses que les pompiers ne peuvent pas leur donner. » – Sébastien Delavoux, représentant de la CGT des SDIS

Ordinairement chargés de missions urgentes où la sécurité de personnes ou de biens est directement menacée, les pompiers se retrouvent dans des situations qui ne constituent pas le cœur de leur métier. Cette confusion engendre alors de l’hostilité chez certaines victimes. Difficile, selon Sébastien Delavoux, de ne pas voir dans ces agressions de plus en plus nombreuses le reflet d’un problème culturel en France, « la perte des valeurs et du respect » dû à certaines autorités.

Comment y faire face ?

Le 26 juin dernier, les sapeurs-pompiers ont entamé sept mois de mobilisation générale pour protester contre la dégradation de leurs conditions de travail et obtenir des mesures fortes de la part du gouvernement. Parmi leurs revendications, des mesures contre les agressions dont ils sont parfois victimes. En réponse, le ministère de l’Intérieur a annoncé la création d’un « observatoire national des violences spécifiques aux sapeurs-pompiers. » Le 17 juillet dernier, Christophe Castaner a également publié un décret annonçant l’expérimentation de l’usage de caméras individuelles par les sapeurs-pompiers dans le cadre de leurs interventions. Leur rôle : filmer les agressions auxquelles les pompiers font face et permettre aux enquêteurs d’en retrouver plus facilement les auteurs.

Les pompiers expérimentent l’utilisation de caméras-piétons. (Photo : SDIS 95)

Les pompiers expérimentent l’utilisation de caméras-piétons. (Photo : SDIS 95)

Le dispositif est pour l’instant mis en place dans douze départements mais ne fait pas l’unanimité. Pour Sébastien Delavoux, ces caméras « ne résolvent pas le problème » et ne seront pas efficaces en cas d’agression. « La caméra ne remplace pas l’équipe de police. Lors d’une agression, les pompiers n’ont pas besoin que ce soit filmé, ils ont besoin d’une équipe d’intervention qui les protège. » Vincent, le sergent-chef de Mâcon, est lui aussi sceptique quant à ce dispositif : « Ça n’empêchera pas les gens de passer à l’action. C’est un pansement sur une jambe de bois. Le problème est plus profond. »

Face à ces agressions, les hommes du feu ne possèdent pas d’autre recours que la justice. À Brest, « on incite à porter plainte systématiquement », indique Dominique Mazé. Si la démarche paraît évidente, elle n’aboutit pas toujours. « Certains décident de ne pas porter plainte par pitié. Quand nos gars se retrouvent face à un SDF ou à des jeunes désœuvrés, ils n’ont pas envie de leur rendre la vie plus difficile alors ils laissent couler. » Dans d’autres cas, c’est la peur des représailles qui empêchent les pompiers de se présenter au commissariat. « Leur nom est noté sur la plainte et cité au tribunal. C’est facile pour les agresseurs de retrouver où on habite », explique le commandant. Une solution serait de permettre aux sapeurs-pompiers de déposer plainte sous couvert d’anonymat. Enfin, une fois la plainte déposée, la justice ne donne pas forcément suite du fait de l’engorgement des tribunaux et des maisons d’arrêt.

« Touche pas à mon pompier »

Les pompiers sont souvent poussés à agir par eux-mêmes pour se protéger, en adoptant les comportements adéquats sur le terrain. Quand une victime se retourne contre eux, il faut parvenir à la raisonner et à calmer la situation. « Le but est de faire comprendre aux gens qu’ils sont agressifs car souvent, ils ne s’en rendent pas compte, décrit Vincent. Il faut leur expliquer la situation objectivement : attendez, on est les pompiers, on est là pour vous aider, on ne veut pas de problème’. Souvent, cela suffit à désamorcer la situation. »

« Quand on va dans une cité, s’il n’y a qu’une entrée et qu’une sortie, on réfléchit avant de s’engager » – Vincent, sergent-chef à Mâcon.

Mais les soldats du feu sont également amenés à prendre des dispositions particulières en amont de leurs interventions, notamment pour faire face aux violences urbaines. Ils pensent ainsi à fermer les ambulances, prévoir du renfort, travailler en collaboration avec les forces de l’ordre ou établir des stratégies en arrivant en intervention. La géographie des lieux sert alors de point de repère. « Quand on va dans une cité, s’il n’y a qu’une entrée et qu’une sortie, on réfléchit avant de s’engager, détaille Vincent. Si on peut s’engager en marche arrière, on s’engage en marche arrière, histoire de ne pas avoir à faire demi-tour. Ensuite, on essaye d’être vigilant, de ne pas forcément s’engager tous en même temps. »

Toutefois, malgré ces nombreuses précautions, l’augmentation des violences et des incivilités envers les pompiers se poursuit et semble presque inéluctable. À tel point que certains demandent des cours de self-défense. Ailleurs dans l’Hexagone, des formations sont parfois proposées mais elles sont rarement obligatoires. Pour éveiller les consciences et dénoncer ces agressions, la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France (FNSPF) a lancé le hashtag #TouchePasÀMonPompier.

Cette situation difficile et l’absence de solution viable a fait naître un sentiment de lassitude chez certains pompiers. « Ce qui progresse vraiment, c’est l’agacement vis-à-vis de ces comportements inacceptables », explique Sébastien Delavoux. Les pompiers saturent sur les interventions à caractère social et sont témoins du détournement des missions pour lesquelles ils se sont engagés.

D’autant que la hausse des violences est loin d’être le seul problème des pompiers ces derniers mois. L’augmentation de la prime de feu, la réforme des retraites, l’insuffisance des effectifs ou la reconnaissance des risques de leur métier sont autant de combats pour lesquels les pompiers se sont récemment mobilisés. Le mouvement de grève survenu entre juin et février a déjà permis quelques avancées, le gouvernement ayant accepté de prendre certaines mesures. Mais la route reste encore longue, et les pompiers ont toujours de nombreuses revendications à faire valoir.

Anna Péron et Antoine Gerard



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