Lyon : la biennale d’art contemporain

Aux allures industrielles, plastiques, animées, modernes, colorées, robotiques voire corporelles, la Biennale d’art contemporain de Lyon a su faire une entrée en beauté.

Stéphane Calais

Une oeuvre de Stéphane Calais exposée à la Biennale d’art contemporain de Lyon. Photo : Lison Bourgeois

Evénement artistique qui se déroule tous les deux ans, la Biennale de Lyon s’étend du 18 septembre 2019 au 5 janvier 2020. Celle-ci se déploie dans tout Lyon en proposant plusieurs lieux. Elle débute par les impressionnantes anciennes usines Fagor-Brandt, passe par la Presqu’île de Lyon et l’Institut d’art contemporain (IAC) de Villeurbanne, pour enfin terminer au Musée d’art contemporain (MAC) de Lyon. « L’équipe curatoriale a imaginé cette Biennale comme un parcours physique, visuel ou encore spirituel, auquel le visiteur est amené à prendre part », exprime Isabelle Bertolotti, directrice artistique de l’événement.

Attardons-nous quelques instants sur ce site incroyable qui n’est autre que les anciennes usines d’électroménager Fagor-brandt, situées dans le quartier Gerland de Lyon. Ce lieu désaffecté était idéal pour accueillir une manifestation artistique de cette ampleur. Les usines s’étendent sur un périmètre d’environ 4,5 hectares dont 73 000 m² de bâtiments couverts. Tout comme le festival de musique Les Nuits Sonores, les anciennes usines accueillent l’événement d’art contemporain sur 29 000 m². « Cela représente 1,4 kilomètre de parcours à travers les usines », renseigne Valentina Bacac, assistante en relations presse. Cela fait beaucoup d’espaces à combler pour une exposition d’art contemporain. Aucun problème, le charme opère.

L’art contemporain pour quoi faire ?

Les tags sur ces murs massifs, les peintures au sol et l’âme industrielle et matérielle qui ressort de ce lieu se marient fabuleusement bien avec les œuvres proposées par l’exposition « Là où les eaux se mêlent ». C’est tout en légèreté que les œuvres occupent les halls des usines Fagor. Papiers, câbles, tuyaux et fils de fer sont en harmonie et liés avec les œuvres. Isabelle Bertolotti ajoute que « la Biennale d’art contemporain de Lyon se veut une manifestation ouverte et accessible à tous, qui dépasse la notion restreinte de l’exposition pensée pour un lieu clos ».

La subjectivité de cette biennale invite n’importe quelle personne à découvrir l’exposition. Balade sensorielle imaginée avec goût, elle saura vous faire penser, évoquer, visualiser, inventer et supposer ce dont vous avez envie. C’est à vous, visiteurs de voir et d’imaginer ce que vous voulez à travers ces œuvres pour ensuite découvrir le message que leurs artistes ont décidés de leur accorder.

Le « vivant capturé »

Des claquements de langue. La pression d’un corps sur un autre. Un ruissellement de couleurs. Des bouffées de fumées odorantes. Les représentations de l’art contemporain sont multiples. Se distinguant par sa modernité et ses valeurs intrinsèques ambivalentes, c’est par l’écho que l’art contemporain provoque qu’il trouve son identité. L’art contemporain ne se consomme pas. Il s’éprouve.

Malin Bülow

Une oeuvre de l’artiste suédoise Malin Bülow exposée à la Biennale d’art contemporain de Lyon. Photo : Lison Bourgeois

Comme toute forme d’art, l’art contemporain a toujours échappé au processus de production et de reproduction de la vie. Dans La crise de la culture, Hannah Arendt va jusqu’à dire qu’en échappant à la consommation, il s’éloigne définitivement de l’usure en créant un patrimoine culturel permanent. L’art contemporain cherche l’esthétique en son sens originel. Le mot « esthétique » venant du grec eisthésis, signifiant « émotion ». Cependant l’œuvre artistique contemporaine se situe dans un paradoxe de l’éphémère.

La création est pensée comme une présentation, une mise en scène de son autodestruction ou même une disparition progressive, Comment l’art peut-il dès lors se distinguer de la consommation massive si chaque œuvre est éphémère ? Le titre même de l’exposition de la biennale (« Là où les eaux se mêlent ») rend compte de cette perméabilité, du ruissellement et des croisements des multiples champs de la réalité. Là où s’entremêlent l’objet culturel et celui qui, en interagissant avec cet objet, est lui-même le producteur de sa propre émotion.

Une réalité et « un vivant capturé » : voici la définition proposée par Morgan Courtois de ses propres œuvres. « Je me rapproche beaucoup de la photographie dont j’essaie d’imiter le réalisme », explique-t-il. Ancien directeur photographique, Morgan Courtois s’est passionné pour la sculpture et sa forme de narrativité. Il a voulu créer des œuvres qui retracent cette histoire de jeux entre les matériaux. A travers des poses classiques, les corps s’entrechoquent, la peau est grossie. Un pli de cou est ainsi étiré sur 2m15 de haut et 1 m de largeur. Ce jeu d’échelle nous immerge complètement dans ces sculptures et dans l’histoire du corps humain, et non humain.

Thomas Feuerstein

L’artiste autrichien Thomas Feuerstein revisite le mythe de Prométhée. Photo : Lison Bourgeois

L’Autrichien Thomas Feuerstein réalise pour la Biennale d’art contemporain une sculpture de marbre en lente décomposition. On peut y reconnaître le Titan Prométhée qui a volé le feu pour le transmettre aux humains et qui est condamné par les dieux à avoir le foie dévoré par un aigle. L’artiste injecte des bactéries attaquant la roche au cœur de la statue qui se désintègre sous nos yeux. L’artiste devient alchimiste pour autodétruire sa propre création.

« Le nu amène du réalisme en se focalisant sur du micro détail »

L’utilisation du nu est avant tout une manière de rendre visible le mouvement, la pression, la volupté et le poids. L’art contemporain donne bien souvent de l’attention aux « microéléments ». Le corps est, par son élémentarité, une solution pour rendre compte de cette vision de manière plus adéquate et efficace. Morgan Courtois avoue même que c’est presque par mesure de simplicité et d’honnêteté qu’il utilise le corps humain : « Le nu amène du réalisme en se focalisant sur du micro-détail. » Celui-ci est la représentation la plus juste de l’émotion qu’il veut partager. Le corps est donc souvent un des premiers vecteurs que l’artiste utilise. Primaire et subtil à la fois, nuancé et particulièrement efficace. Il résonne sur nos parois épidermiques pour mieux les pénétrer.

Ce qui est peut-être la définition même de l’art contemporain et, par ailleurs, la raison de sa nécessité, est le fait que chacun puisse déceler en lui ce qu’il désire y voir. L’art contemporain s’attache au vécu et au phénomène de voyage corporel dans lequel les œuvres seraient des boussoles alternatives. N’imposant pourtant aucun chemin, l’art contemporain ne s’attarde pas à trouver des solutions. Il n’est que le miroir déformé du ressenti du spectateur par le biais de l’objet artistique à un instant précis. L’émotion du sujet par l’objet est l’essence même de la contemporanéité de l’oeuvre. En d’autres termes, un objet devient une œuvre contemporaine lorsqu’il fait résonner une émotion chez son spectateur.

« Faire politiquement des œuvres et non des œuvres politiques »

S’intéressant pour ce projet à la scénographie des savoirs, Aliocha Imhoffet et Kantuta Quiros ont demandé à plusieurs philosophes, historiens et poètes ce qui se passerait si, au terme d’une révolution écologique, on en venait à ouvrir les Parlements, à les étendre aux non-humains. Si les pierres, plantes, objets et animaux entraient officiellement en politique. Cette hypothèse avait d’ailleurs déjà été envisagée et théorisée par Bruno Latour dans Politiques de la nature en 1999. Présentée dans un fragment de décor emprunté à Philippe Quesne, cette installation invite à une remise à plat des politiques et poétiques énonciatives.

Mire Lee

Installation de l’artiste coréenne Mire Lee. Photo : Lison Bourgeois

Pour Kantuta Quiros, l’idée de donner voix aux non-humains n’est pas née du contexte environnemental actuel. « C’est une question ancienne qui se pose aujourd’hui avec une acuité plus forte », nuance-t-elle. Ce travail rassemble, sous forme de fictions, l’arène politique et les différents savoirs qui peuvent s’y mêler. Pourtant, le duo refuse l’appellation d’artistes engagés. En reprenant la célèbre formule de Jean-Luc Godard, Kantuta Quiros explique : « Nous ne créons pas des œuvres politiques. Mais nous créons politiquement des œuvres. » La politique n’est alors qu’un outil dans le processus de création artistique. L’art est ensuite vécu comme un lieu d’entrelacement de ces différents domaines et savoirs.

« Aujourd’hui, l’art contemporain est un lieu où l’on sort de catégories scindées. Il y a souvent des disciplines opaques, mais le lieu de l’art contemporain est un lieu de porosité. » – Kantuta Quiros

« Il est certain que l’on peut remarquer une sensibilité pluridisciplinaire exacerbée chez l’artiste contemporain », songe Morgan Courtois, qui ne cache pour autant pas son admiration pour l’art classique et sa parfaite rigidité. « Mon premier parfum était celui du burn out », se souvient-il. L’art contemporain n’a pas de limites ; il attaque nos cinq sens de plein fouet.

Morgan Courtois s’essaie à l’élégance avec des matériaux pauvres. Il lie avec finesse la puissance du marbre et la pauvreté d’autres matériaux. Ainsi les tissus utilisés pour cacher les corps dans les œuvres classiques sont mis au premier plan dans ses créations. L’art contemporain s’éloigne de l’abstrait par son réalisme. Il s’éloigne aussi du classicisme par sa liberté. Les mots de Kantuta Quiros concluent notre réflexion : « L’art contemporain embrasse plusieurs pratiques, et la vraie question est : que peut-on faire avec l’art contemporain ? »

Marie Solvignon et Lison Bourgeois



Catégories :Auvergne, Plus Loin

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